Mariage O'Mahony Audibert de Lussan

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Qui est ce colonel O'Mahony
qui aurait secrètement épousé la duchesse d'Albermale ?



Marie-Gabrielle d'Audibert de Lussan


Tenter de répondre à cette question, pourtant bien anodine, permet de faire des découvertes intéressantes sur un O'Mahony dont la gloire fût quelque peu éclipsée par celle de son frère !

Parlant de Marie-Gabrielle d'Audibert de Lussan, Saint-Simon (1) évoque son mariage avec un O'Mahony : « Elle devint bientôt veuve et sans enfants, et se remaria depuis à Mahoni, lieutenant général irlandais, qui se signala tant à la surprise et reprise de Crémone, où j'en ai parlé. Le mariage fut tenu secret pour conserver son nom et son rang de duchesse; et a vécu et est morte il n'y a pas longtemps dans une grande indigence et dans la plus profonde obscurité. »

Ainsi présenté, il ne peut s'agir que de Daniel O'Mahony, le héros de Crémone !

Le Père Anselme (2) quant à lui, rapporte qu'elle fut « mariée en 1700 à Henry Fitz-James, duc d'Albemarle, chevalier de l'ordre de la Jarretière, lieutenant général des armées navales du roi, fils naturel de Jacques II, roi de la Grande-Bretagne, mort à Bagnols, en Languedoc, le 27 décembre 1702, âgé de 30 ans, dont une fille Marie-Gabrielle ; se remaria à N. Mahoni, colonel irlandais. Ce mariage fut tenu caché, afin qu'elle put conserver le titre de "duchesse d'Albemarle". »

Nous savons aujourd'hui que Marie-Gabrielle d'Audibert, dame de Lussan, Brignon, Senillac etc., est morte au château de Saint-Germain-en-Laye le 15 mai 1741, âgée d'environ 66 ans et qu'elle avait été mariée 3 fois :
1°. le 20 juillet 1700 à Henri Fitz-James, duc d'Albemarle, Pair de la Grande-Bretagne, dont nous avons parlé;
2°. à N... O'Mahony, colonel irlandais (Ce mariage fut tenu caché, afin qu'elle put conserver le titre de duchesse d'Albemarle) ;
3°. le 25 mai 1707, avec le prince Jean Drummond, duc de Melfort, pair de la Grande-Bretagne.

Ces informations sont reprises en 1775 par La Chesnaye des Bois dans son Dictionnaire de la noblesse (avec une erreur de date pour le 3e mariage).

Le mariage secret se situe donc entre 1702 (premier veuvage) et 1707 (3e mariage). Il est par conséquent impossible que cet irlandais soit Daniel O'Mahony puisqu'il était déjà marié à Cecilia Weld en 1702 et le resta jusqu'en 1708. Les informations de Saint-Simon sont donc erronées, d'autant plus que la dite duchesse n'était pas "morte il n'y a pas longtemps" en 1707.

Saint-Simon se rend compte de son erreur et corrige le tir en 1720 (3) ; il parle de « la veuve du duc d'Albemarle remariée secrètement au fils de Mahony, dont il a été fort parlé ici à propos de l'affaire de Crémone. »

Cela ne serait pas impossible que Daniel ait eu un fils en âge de se marier, sachant qu'il a une fille née en Irlande dans les années 1670. Mais il n'est pas nécessaire de chercher dans cette direction puisqu'on peut lire en note de A. de Boislisle que « Saint-Simon répète en l'aggravant, l'erreur qu'il avait déjà commise dans le tome XV, p. 70 ; Marie Gabrielle d'Audibert de Lussan épousa en effet d'abord le duc d'Albemarle, bâtard de Jacques II, qui mourut en 1702, se remaria secrètement avec un Mahony qui n'est pas le fils du Mahony de Crémone, et , veuve encore, convola en troisièmes noces, en 1707, avec le duc de Melfort. »

Mais alors, quel est donc ce colonel irlandais dont l'identité intriguait déjà nos anciens comme le montrent des courriers échangés en décembre 1959 entre Vonick O'Mahony, Patrice Bougrain-Dubourg et John Garland qui avait demandé au vicomte Grouvel de poser la question dans L'Intermédiaires des chercheurs et des curieux ? S'agirait-il de Dermot, alias Jeremy, Jeremiah, Jeremias O'Mahony, frère du dit Daniel.



(1) Mémoires Tome 6, Chapitre II, 1707
(2) Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, édition de 1733
(3) Tome 37 de l'édition de 1925








Dermot, alias Jeremiah, le colonel O'Mahony


Dans les textes irlandais, le frère de Daniel O'Mahony, le héros de Crémone, est connu sous le nom de "Colonel Dermot O'Mahony". O'Callaghan (1) écrit : « Parmi les officiers du roi Jacques pendant la guerre de la Révolution en Irlande, se trouvaient plusieurs O'Mahony, dont deux frères, Dermod et Daniel. Dermod, comme colonel, se distingua à Aughrim et Limerick. »

Le Rev. Canon O'Mahony signale dans une note (2) : « On dit de manière erronée que Dermod est tombé à Aughrim. Il est mentionné par Mac Geoghegan dans la liste des troupes arrivées en France après le traité de Limerick, et réorganisées en 1695. Il est mort en Italie en 1710, selon le document du Herald Office précédemment cité. »

On trouve dans les dossiers de plusieurs « oies sauvages » admises aux Invalides qu'ils avaient servi comme « soldat de Dermod O'Mahony, lieutenant-colonel du régiment de Limerick ».

Or il faut savoir que Dermot est un diminutif de Jeremiah et que c'est effectivement un Jeremiah (ou Jeremy) O'Mahony qui est cité comme lieutenant-colonel du régiment de Limerick. Il est donc maintenant évident que Dermot et Jeremiah ne sont qu'une seule et même personne.

Il était lieutenant-colonel du régiment irlandais de Limerick dont le colonel propriétaire était Sir John FitzGerald (en France, le chevalier Jean Fitzgerald). Après le traité de Limerick, ce régiment débarqua à Brest le 3 décembre 1691.

Il y avait ainsi en France deux forces irlandaises : la Brigade irlandaise de l'armée française crée en mai 1690 et commandée par Justin MacCarthy, vicomte Mountcashel, et l'armée jacobite de Jacques II, commandée par Patrick Sarsfield, lord Lucan. Celle-ci fut réorganisée en 1695, formant 12 régiments, dont celui de Limerick, dans lesquels furent refondues toutes les troupes arrivées d'Irlande. A cette date Jeremy Ô Mahony est toujours cité comme lieutenant-colonel de ce régiment.

Après la paix de Ryswick en 1697, la Brigade irlandaise fut maintenue mais l'Armée jacobite fut dissoute. De nombreux hommes se retrouvèrent sans emploi et se firent engager dans les armées étrangères, notamment en Espagne. Le régiment de Limerick, quant à lui, fut absorbé dans celui de Dillon.

J'avais lu que Dermot avait épousé aux Pays-Bas une demoiselle Van Aerssen, qu'il avait quitté le pays en 1788 pour ne jamais plus y revenir. Cette date correspond à un retour en Irlande où l'année suivante Tyconnel appelait à la mobilisation générale.

La famille Van Aerssen est très connue aux Pays-Bas et sa généalogie indique bien qu'Anna Van Aerssen épousa un officier du nom de Jeremias de Mahony, qui ne peut qu'être le nôtre. Le couple eut deux fils, dont l'un (Cornelis Jacob) est né le 8 novembre 1685 à Hengelo. Le second, Johan, baron de Mahony, est mort en 1717 au Suriname dont il était le gouverneur. Il s'agit bien évidemment du "John, fils du colonel Dermod, capitaine dans l'armée des Pays-Bas" cité par le même Rev. Canon O'Mahony, et pour lequel le Herald Office établit la généalogie en 1712.

Cela signifie, bien sûr, que Jeremiah était aux Pays-Bas à cette époque, venant probablement de France ou d'Espagne (d'où la particule de plutôt que o'). Ce n'est pas impossible, car l'exode des nobles irlandais avait commencé en 1603, principalement vers l'Espagne et s'était accentué après la prise de Limerick en 1651, favorisé par Cromwell qui diminuait ainsi la population ennemie. Sa présence en Irlande comme lieutenant-colonel du régiment de Limerick montre qu'il a répondu à la mobilisation générale de 1689. On sait qu'il s'y distingua aux batailles de la Boyne (12 juillet 1690) et Aughrim (22 juillet 1691) et au siège de Limerick (août/septembre 1691).



(1) History of the Irish Brigade / Histoire de l'Irlande ancienne et moderne tirée des monuments les plus authentiques
(2) History of the O'Mahony septs of Kinelmeky and Ivagha




Les archives de la province d'Overijssels aux Pays-Bas nous confirment l'existence d'un Jeremias de Mahony qui a épousé une demoiselle Anna Van Aerssen dont il eut au moins deux fils. La date de naissance de l'un d'eux est connue : 8 novembre 1685 à Hengelo (Pays-Bas). A supposer qu'il soit l'âiné, cela situerait le mariage aux années 1684 et la naissance de Jeremias dans les années 1650-1660, ce qui correspond bien.

Ces archives ne nous apprennent rien sur Jeremias si ce n'est qu'il était officier. Il était qualifié seigneur de Wernhout et Boekelo, du chef de son épouse. La particule de plutôt que O' laisse supposer qu'il venait de France ou d'Espagne.

Par contre la famille de son épouse est bien connue. Anna van Aerssen, dame de Wernhout (province du Noord-Brabant) par son père et de Boekelo (province d'Overijssel) par sa mère, est décédée le 29 mai 1735, âgée de 72 ans, ce qui situe sa naissance en 1663. Ses deux arrière-grands-pères paternels étaient Johan van Aerssen qui fut shérif puis maire de Breda, et Jacob Cats, connu comme poète, humoriste, juriste et politicien.

Les deux fils connus du couple sont :
- Johan, baron de Mahony, qui fut gouverneur du Suriname en 1716, où il fut tué le 4 octobre 1717.
- Cornelis Jacob de Mahony, né à Hengelo le 8 novembre 1685, lieutenant général (1748) et lieutenant-colonel des Gardes (1751), décédé à Zwolle le 12 mai 1762. De son mariage avec Nicolina Judith van Keppel (1714), il eut 2 filles et un fils, Jeremias Arnold, colonel en 1772.



     
A gauche : Johan van Aerssen (1579-1654) et à droite Jacob Cats (1577-1660)



Cornelis van Aerssen (1543-1627), père de Johan
Pensionnaire de Hollande et greffier des États généraux des Provinces-Unies pendant 40 ans








En conclusion



Revenant à notre question initiale, il est donc tout à fait possible et probable que ce soit le colonel Dermod O'Mahony qui ait épousé secrètement la duchesse d'Albermale, d'autant plus qu'à cette époque il n'y avait pas d'autres colonels irlandais de ce nom au service de la France. Le secret du mariage permettait également à Dermod d'"oublier" qu'il avait aux Pays-Bas une femme toujours en vie, à moins que, comme le suggère Patrice Bougrain-Dubourg, il ait quitté la Hollande après s'être légalement séparé de sa femme.

Peut-être un jour aurons-nous le fin mot de l'histoire ... et peut-être même saurons-nous si, comme le pense l'auteur de la réponse à l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux (1960 p 379) cette union est une pure fiction, fruit de l'imagination malveillante de Saint-Simon qui avait perdu le procès qu'il avait intenté au comte d'Audibert de Lussan au sujet de la succession d'une parente commune et voulut pour se venger atteindre le crédit dont disposait Marie-Gabrielle auprès de la reine d'Angleterre. Et d'ajouter que les archives de la famille d'Audibert de Lussan n'en font pas état. Mais là encore, ce n'est que pure spéculation !

La réponse sera donnée le jour où la date du décès en Italie de Dermot sera découverte. 3 dates sont avancées : 1696, 1706 et 1710. La première date correspond, selon John Garlan, à la nomination d'un nouveau lieutenant-colonel, le 3 novembre, dans ce régiment. Si cela signifie que Dermot était mort, la question est réglée, il ne peut être l'époux recherché. La deuxième date correspond à la prise de Casale (Italie) par le duc de Savoie, en décembre 1706. Plusieurs sources signalent que Dermot y fut tué. Si cela est exact il peut être l'époux recherché, la duchesse s'étant remariée en 1707. La dernière date est donnée dans quelques généalogies mais de manière imprécise et plutôt sous la forme "avant 1710" ou "vers 1710" faisant certainement référence à un document de 1710 montrant que Dermot était déjà décédé.



Ville et château de Casal, en Italie




A suivre donc ...