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A propos
du frère de notre ancêtre Marguerite de Mesmay, de son château de Quincey [le château neuf, près de Vesoul, à ne pas
confondre avec le vieux château seigneurial, fut la demeure des seigneurs de
Mesmay de 1610 à 1789.] et des évènements qui furent le départ d’un courant
de "Grande Peur".
Jean-Antoine-Marie
de Mesmay, baron de Montaigu, seigneur dudit lieu,
Quincey, Aigrevaux, Villers-le-sec, Damvallay etc., est né le 15 août 1751, fut
conseiller au parlement de Besançon en 1780, s’est marié par contrat du 30
septembre 1782 avec Louise-Marguerite de Clermont-Mont-Saint-Jean, fille du
marquis de la Bastie.
C’est lui qui fit entrer Quincey dans l’Histoire.
A Quincey, village près de Vesoul, s’élevait un château appartenant
à M. de Mesmay, conseiller au parlement de Besançon. Ce magistrat franc-comtois
n’était point aimé : on le savait hostile à toutes les idées nouvelles ;
on citait de lui des paroles pleines d’aigreur et de mépris pour les tendances
révolutionnaires, et il était l’un des nobles qui avait, comme membre du
parlement, protesté contre la double représentation.
M. de Mesmay, ne se croyant pas en sureté [1], quitta la province dans le courant de juillet ; mais avant
de partir, il avait commandé aux gens de son service d’ouvrir le château à une
fête patriotique. Il invita tous les patriotes demeurant dans son voisinage
pour cette fête qu’il voulait donner, disait-il, en l’honneur de la réunion des
trois ordres et de la prise de la Bastille. Le 19 juillet, jour de dimanche, paysans, bourgeois, citadins, officiers et
soldats d’un régiment de chasseurs qu’y y étaient en garnison, s’y rendirent en
grand nombre : ils trouvent des tables dressées et une musique qui les
attend dans un bosquet voisin. Ils se mettent à table tout joyeux, boivent,
mangent, portent la santé à leur amphitryon. Tout à coup, entre onze heures et
minuit, au cours du bal, la terre tremble, une mine éclate : un cratère s’ouvre,
tue, brise, blesse au hasard, et jonche tout le parc de membres sanglants. Un
baril de poudre, qui venait de prendre feu, avait causé la catastrophe.
On dit que M. de Mesmay s’était absenté sous le prétexte qu’étant
noble et parlementaire, sa présence diminuerait la gaité de la fête ; mais
on dit aussi que, se voyant accuser, cet homme doux et incapable d’un tel
méfait, se détermina sur le champ à chercher son salut dans la fuite à l’étranger.
Aussitôt les paysans se dispersent, exaspérés et menaçants :
le mot de trahison retentit de
village en village ; on sonne le tocsin, on appelle à la vengeance, on
revient autour du château, le fer et le flamme à la main ; le nom de M. de
Mesmay se croise dans les ténèbres, mêlé à des cris de malédiction et de mort.
C’est une agitation terrible. Le château de M. de Mesmay est pillé et brûlé.
La municipalité de Vesoul, croyant M. de Mesmay coupable, écrit à
la municipalité de Lons-le-Saulnier pour la prévenir qu’il s’est réfugié chez
madame de Clermont, sa belle-mère, au château de Visargent ; et pendant
que deux à trois cents hommes de la milice bourgeoise de Lons-le-Saulnier se
dirigent sur Visargent, où ils ne devaient rien trouver, des cavaliers courent
à bride abattue sur la route de Versailles.
Dans la séance du 25 juillet, M. Prunelle, député du bailliage de
Vesoul, donne lecture à l’Assemblée nationale constituante du procès-verbal
dressé à l’occasion de la tragédie de Quincey [2] : une fête populaire terminée dans le sang, des cadavres
mutilés, des membres épars, des torches allumées que promènent des mains
vengeresses, l’agitation furieuse qui remue le bailliage de Vesoul, voilà ce que
le procès-verbal met sous les yeux de l’Assemblée. Claude-Alexis
Cochard, député de Vésoul aux États Généraux, dénonça « la trahison infernale et incroyable de
Monsieur de Mesmay, conseiller au Parlement de Besançon »,
qui aurait réunis sous une tonnelle ses paysans et ses vassaux,
et aurait fait sauter ses convives au moyen d'une mine disposée à cet effet[]. Un
frémissement d’horreur court sur tous les bancs, et l’Assemblée, après en avoir
délibéré, arrête que son président ira supplier le Roi d’ordonner la recherche
des auteurs ou complices de ce forfait. Le Roi fit écrire aux puissances
étrangères pour obtenir l’extradition, mais les dites puissances se gardèrent
bien de livrer M. de Mesmay.
Le 29
juillet, le marquis de Toulongeon
réclama à la tribune de l'Assemblée la suppression du Parlement
de Besançon, qu'il accusait de trop de ménagements dans ces
poursuites, et le 1er août
la province de Franche-Comté
demandait la suppression de son Parlement.
Plus tard, l’innocence de M. de Mesmay fut reconnue [3] ; mais l’impression était produite. La nouvelle de la
tragédie de Quincey s’était propagée rapidement ; elle avait fait
tressaillir la France entière, et les méfiances du peuple soupçonnèrent dans ce
sanglant épisode le signal d’une Saint-Barthélemy de paysans. Alors on vit en
Bourgogne, en Alsace, en Normandie, dans le Languedoc, dans le Lyonnais, dans
presque toutes les provinces, on vit des hommes de la campagne s’abandonner à l’impulsion
de leurs ressentiments et s’acharner à la destruction des forteresses féodales.
En Franche-Comté, il en fut de même, les paysans brulèrent
plusieurs châteaux des environs de Lons-le-Saulnier et de Besançon ; ils
saccagèrent le château d’Avilley sur le territoire de Rougemont ; au
château de Saint-Maurice, près de Pont de Roide, ils ne laissèrent que le
rez-de-chaussée.
Dans le bailliage d’Amont, théâtre principal de la catastrophe de
Quincey, l’insurrection se montra plus formidable : des bandes de paysans
investirent et menacèrent les abbayes de Clairefontaine, de Lure et de Béthanie ;
ils mirent le feu au château de Montjustin, ils dévastèrent le château de Molans,
ils détruisirent de fond en comble le château de Vauvillers.
Au bruit de cette insurrection violente qui trouvait écho dans
toutes les chaumières, un trouble inexprimable s’était emparé de la noblesse.
De son côté, l’Assemblée nationale songeait à prendre de grandes initiatives,
et le mardi 4 août 1789, à huit heures du soir, s’ouvrit à Versailles la plus
mémorable peut-être des séances parlementaires qui soit restée dans les pages
de l’Histoire …
Un portrait de M. de Mesmay,
a été peint par Prud’hon en 1807.
Sources :
-
Histoire de la
Franche-Comté, ancienne et moderne, d’Eugène Rougebief (1851)
- Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette d’Alexandre
Dumas (1852)
- Histoire de la Révolution française, de Nicolas Villaumé
(1851)
-
Histoire du Parlement de
Normandie, de Pierre-Amable Floquet (1842)
èretourç
[1] M. de Mesmay était protestant et craignait, en cette période de
trouble, les représailles des catholiques ou sa mise à mort par ses
condisciples s’il abjurait.
[2] Le
procès verbal de la maréchaussée, dressé à chaud le 20 juillet, a accrédité la
thèse d’un attentat prémédité contre les paysans venus boire le vin de M. de
Mesmay, version aussitôt répercutée à l’Assemblée nationale …
[3] En
fait, il n’y eut jamais de mine placée à dessein au château de Quincey, comme
l’atteste, une fois les premières émotions retombées, l’architecte Petitte. La
réalité est plus prosaïque : des soldats vésuliens a la recherche de vin
pénètrent, la chandelle à la main, dans une petite remise où était entreposée,
à l’écart du château, de la poudre dans un tonneau ; un geste hésitant,
l’alcool aidant, et tout explose…
Une
autre version, moins plausible mais qui nous en apprend sur les activités de M.
de Mesmay, est celle-ci : M. de Mesmay était aussi un zélé vignicole qui
avait, de tout temps, fait jouer la mine dans les coteaux de son domaine, les
fécondant par là, et en tirant en abondance un vin exquis. Par suite de tous
ces remuements du sol, une terrasse, disposée en amphithéâtre, n’était plus un
lieu sûr, et, sans que personne ne s’en doutât, devait s’écrouler au moindre
effort. Une bande d’habitant de Vesoul, accoutumés à faire des jardins de ce
château un rendez-vous de plaisir, s’y étaient rendus un dimanche d’été, y
dansaient et se livraient avec abandon au
plaisir, lorsque tout à coup la terrasse minée venant à s’ébouler
entraina quelques-uns des danseurs, dont deux ou trois trouvèrent la mort…