Le crucifix de Madame Elisabeth
... et si on refaisait l'histoire !
depuis 1792
Le crucifix de Mme Elisabeth
image tirée du livre de Véronique Winther :
Sur les pas de Marie O'Mahony, BoD, 2017
Dans la chapelle du château de Longpra se trouve exposé sur l'autel un magnifique crucifix en buis au dos duquel est collé
cette inscription, écrite par Emilien de Franclieu le 15 août 1895 : « Le christ en buis signé I.L.G. a été donné par Madame Elisabeth
de France, à Madame le duchesse de Tourzel qui le donna à M. d'Hellenvillers d'Erard. Il a passé par héritage
à M. le baron de Franclieu, mon grand-père, puis à M. le comte O'Mahony. Son fils Paul O'Mahony le donna par testament
à mon père le Baron de Franclieu, Anselme, qui, à son tour, me l'a légué par testament. »
Cette inscription reprend une tradition orale qui au cours d'un siècle a pu se corrompre au fil des transmissions orales successives. Donc,
faute de preuve supplémentaires, une étude critique peut se justifier.
Pour illustrer le résultat fantaisiste d'une transmission orale par plusieurs générations, voici l'histoire
d'un crucifix qui, malgré sa description, est sûrement le même, parvenue jusqu'à ma grand mère,
qui le racontait ainsi :
« Un soir, alors que la nuit était tombée, par une petite porte dérobée aux Tuileries,
la Roi et la Reine sont venus pour dire adieux à nos arrière grands parents (Barthélemy O'M et Monique de Gouy d'Arsy).
La reine donna à mon arrière grand mère, en souvenir d'elle, un très beau christ en ivoire puis,
s'approchant du petit lit de mon grand père (Arsène O'M) qui devait avoir alors 6 ou 7 ans (5 ans en fait), elle le prit
dans ses bras pour l'embrasser et elle pleurait ; le rendant à mon arrière grand mère elle lui dit
: Vous au moins votre petit vous pouvez l'emmener. Puis elle partit avec le Roi se retournant
après avoir fermé la porte vitrée en nous envoyant un baiser signe d'adieu. Mon grand père disait toujours
à ma bonne maman (Marthe de Pontbellanger) qui me l'a bien souvent raconté : Je vivrais cent ans, je n'oublierais jamais la porte
derrière laquelle la Reine nous a dit adieux et on pourrait me bander les yeux que je la retrouverais. »
Si Arsène est l'auteur de cette histoire, on peut s'attendre à ce que le récit d'un évènement vécu par
un enfant d'à peine 5 ans raconté d'après ses souvenirs par un adulte non dépourvu de grands talents
littéraires, ne soit pas d'une exactitude absolue !
Maurice avait 9 ans à la mort de son père. A-t-il reçu cette histoire, jeune enfant, de la bouche
de son père, ou est-ce son frère Paul, de 20 ans son aîné, qui la lui raconta plus tard, en lui montrant
le crucifix qu'il possédait ?
Revenant au récit d'Emilien de Franclieu, le doute vient du fait qu'on ne trouve pas de lien de parenté
entre les Tourzel et les Erard, qui pourrait expliquer un héritage ; de même le nom des derniers n'est jamais cité dans les mémoires
de Mme de Tourzel, ce qui exclu l'hypothèse d'une amitié forte entre les deux familles, pouvant justifier
un tel don.
De plus, il est difficile de croire que Pauline de Tourzel, chérie de Mme Elisabeth, n'ai pas possédé
le crucifix,
soit qu'elle en ai hérité de sa mère, soit qu'elle en ai été elle-même la donataire.
Or, Pauline de Tourzel fut l'épouse de Léon Alexandre de Galard de Béarn-Brassac, et de ce fait
était la propre tante de Célestine de Galard de Béarn-Brassac, comtesse O'Mahony.
Il est donc assez logique de penser que le crucifix arriva chez les O'Mahony, non par par les d'Erard,
mais par les Galard.
On pourrait donc imaginer que Pauline donna le crucifix à Célestine, lorsqu'elle
entra au Sacré-Cœur, pensant alors se destiner à la vie religieuse. Mais l'amour déjoua ses plans
et elle quitta le couvent pour épouser en septembre 1824, le comte Arsène O'Mahony.
Après sa mort l'année suivante, en mettant au monde leur fille Marie, Arsène conserva le crucifix en souvenir
de sa bien aimée. Sans doute le donna-t-il à Marie quand
sa vocation s'affirma auprès de la sainte mère Barat.
Puis, après la mort de Marie, en 1845, le crucifix resta dans la famille, devenue très nombreuses avec les
14 frères et sœurs qu'Augustine Pasquier de Franclieu avait donnés à Marie, dont elle avait épousé
le père en 1827.
Paul O'Mahony, leur fils aîné, en hérita par la suite et, étant mort sans enfants, en fit don par testament aux Franclieu.
On peut s'interroger
sur le fait qu'il ne le restitua pas aux Galard, mais, si les liens furent maintenus avec cette famille du vivant de Marie,
qu'en fut-il par la suite ? Paul mourut en 1886, 40 ans après sa demi-sœur !
On peut également se demander pourquoi il n'a pas conservé le crucifix dans la famille O'Mahony, en le léguant à
son demi-frère Maurice, alors âgé de 37 ans ? Peut-être voulait-il tout simplement que ce crucifix repose dans
un refuge que seul la chapelle de Longpra pouvait lui offrir ...
Madame Elisabeth de France, sœur de Louis XVI, fut emprisonnée au Temple avec la famille royale en 1792,
condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire sous la Terreur, et guillotinée le 10 mai 1794.
Elisabeth de France, par Vigée Le Brun, vers 1882
Louise-Elisabeth de Croÿ d'Havré, épouse de Louis-François du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel,
est connue sous le nom de Mme de Tourzel. En 1789 elle fut nommée gouvernante des Enfants de France, en
remplacement de Mme de Polignac, partie en émigration. La marquise accompagna la famille royale dans sa
fuite de Varennes, fut arrêtée et emprisonnée avec la famille royale, ainsi que sa fille Pauline,
au Temple, le 10 août 1792. Madame
Elisabeth fit installer dans sa cellule un lit à côté du sien, pour Pauline qu'elle aimait beaucoup et qu'elle voulait protéger, tandis que Mme de Tourzel passait toutes ses
nuits dans la chambre du dauphin.
Dans la nuit du 19 au 20 août, la princesse de Lamballe, Mme de Tourzel et sa fille furent conduites à l'Hôtel de Ville pour y être entendues
puis transférées à la prison de la Force. On permit aux Tourzel
de faire venir de chez elles ce dont elles avaient besoin, mais tout ce qu'elles possédaient aux Tuileries ayant été saccagé ou volé,
elles firent venir du Temple une "cassette" préparé par la Reine elle-même. On sait que dans ce paquet
se trouvait une robe appartenant à Mme Elisabeth, qu'elle avait mise à la taille de Pauline lorsqu'elles étaient au
Temple. Ne peut-on pas imaginer que le crucifix s'y trouvait également ?
Toutes ces femmes pensaient bien alors qu'elles ne se reverraient jamais ! Contrairement à la princesse,
massacrée le 13 septembre 1792, Pauline et sa mère échappèrent à la mort. Arrêtées à nouveau sous la Terreur,
elles furent conduites dans diverses prisons, en 1794, de mars à fin octobre. C'est là qu'elles
apprirent la mort de Mme Elisabeth, guillotinée le 10 mai. Quand elles furent sorties de prison, elles restèrent à Paris où elles apprirent la mort du jeune roi
le 8 juin 1795.
L'Assemblée ayant autorisé que quelqu'un soit mis auprès de Madame (Marie-Thérèse, dite Madame Royale,
morte en 1851,
seule rescapée de la famille royale),
elles firent toutes les démarches pour être autorisées à partager la captivité au Temple de la jeune princesse.
Elles n'eurent pas la place mais obtinrent quelques mois plus tard, l'autorisation de lui rendre visite trois fois par décade.
Le jour de ses 17 ans, le 19 décembre 1795, l'orpheline du Temple fut escortée à Bâle,
où elle fut remise aux envoyés de l'empereur d'Autriche, en échange de prisonniers français.
Ainsi s'achevait une période bien douloureuse durant laquelle Mme de Tourzel et sa fille montèrent un dévouement constant
à la famille royale.
A la Restauration, Mme de Tourzel fut crée duchesse héréditaire par Louis XVIII. Elle mourut à Paris en 1832 après avoir écrit ses mémoires.
Pauline épousa le 27 pluviose an V (15 février 1797) Alexandre Léon Luce de Galard de Béarn-Brassac. Elle mourut en 1839.
Portrait de la duchesse de Tourzel en 1771 conservé au château de La Palice
Le crucifix était maintenant chez les Tourzel et Pauline le posséda certainement, soit que Madame Elisabeth le lui ait donné,
soit qu'elle en ait hérité de sa mère. Son mariage avec Alexandre Léon de Galard de Béarn-Brassac le faisait
entrer dans cette famille !
On peut donc imaginer que, d'une manière ou d'une autre, Marie en hérita ... et que la suite de l'histoire est conforme
à l'inscription au dos du crucifix !