Lettres adressées par M. de Morant1
le 3 août 1815 à son cousin Barthélemy O'Mahony,
le 8 octobre 1815 à Arsène O'Mahony.
Lettre du 3 août 1815 : Barthélemy est nommé au commandement de la région de Bourges.
Je lis aujourd'hui dans mon journal que le comte Ô Mahony est nommé commandant à Bourges, le cte de Vioménil à Bordeaux, MacDonal à l'armée : voilà, cher cousin, comme j'aime à recevoir de vos nouvelles, voilà celles que j'aime à avoir de la France, pauvre France ! Sa
santé n'est pas bonne, mais il n'en faut plus désespérer avec de pareils gardes-malades, et il n'est si mince officier , il n'est fidèle au Roi qui ne reprit courage, qui ne voulut rentrer sous les drapeaux avec d'aussi bons chefs.
Ne devrait-on pas pourtant, mon cousin, vous plaindre plutôt que vous féliciter ?Allez-vous pouvoir faire tout le bien dont vous êtes capable ? Et n'avez-vous désormais plus à craindre les entraves, ni surtout
les amalgames ? Car il me parait que nous ne sommes pas encore sortis des considérations, des compétitions, etc., mais vos amis seuls osent s'effrayer d'une besogne aussi difficile, tandis que vôtre dévouement n'envisage que le bonheur d'en donner des preuves.
Après avoir payé à ma patrie l'intérêt que je lui dois, et m'être réjoui du discernement qui vous a préféré pour le servir, me sera t'il permis de déplorer ce qu'y perdont nos doux et habituels rapports avec vous, quand revenus cet hiver à Versailles nous n'aurons plus ou la certitude de vous y voir, ni celle de vous aller voir à Paris. Depuis plusieurs hivers que nous
passons ensemble, nous n'avons appris à vous connaître que pour vous aimer d'avantage, et nous sommes flattés d'avoir obtenu réciprocité de sentiments. J'espère
que j'en suis également là avec ma cousine qui pour me connaître de plus ancienne date n'avait peut-être pas, au milieu du tourbillon où elle avait autrefois rencontré ma jeunesse,
distingué jusqu'alors quelques bonnes qulités de mon cœur auxquelles elle a semblé rendre justice depuis. Il serait bien difficile qu'Arsène n'aimat pas un des plus zêlés spectateur de sa perfection de
tout genre. Nous pouvons donc nous vanter de tenir à vous par tous les liens possibles, et il ne faut pas moins s'en voir séparés sans savoir quand et comment nous pourrons nous retrouver de suite, puisqu'il n'est pas douteux que madame de Mahony ne voudra pas habiter d'autres lieux que
ceux où le devoir appelle et le général et son aide de camp, et que si le ménage s'absentait de Bourges, ce ne pourrait être qu'en course légère. Je vous avoue, mon cousin, que je me résigne avec une véritable peine à ce sacrifice indispensable.
Dans ces circonstances, qu'allez-vous faire de votre hôtel à Paris ? et pour vous soulager du prix d'un loyer inutile, ne songez-vous pas à le louer, ne fut-ce qu'à l'année, avec
tous les meubles ; dans cette supposition des anglais, comme il va y en arriver à Paris par milliers auraient seuls cette grande propreté, ce soin minutieux qui put rassurer ma cousine, et par ce moyen vous gagneriez à cet arrangement de toutes les manières, car il n'y a rien à perdre dans un temps d'une aussi grande pénurie.
Aussi jamais on n'eut plus mal à propos
un méchant et ruineux procès qui me tombe sur les bras par rapport à l'acquisition de cette terre-ci. Je la fis à Paris il y a 6 ans sous la direction de gens d'affaires ignorants comme tant d'autres la
coutume de Paris Normandie qui veut que jamais la dot d'une femme ne se perde. C'était une femme qui me vendait. Mon notaire parisien crut qu'étant autorisée de son mari elle pouvait légalement alliéner.
En conséquence je conclus avec elle ; depuis ils ont fait de mauvaises affaires ; je n'avais point exigé de remplacement de ma somme en la payant, et ces gens là, qui sont probablement gentilshommes, ont
l'infamie de profiter de la loi pourt me redemander une seconde fois le principal de mon acquisition ; il parait impossible que je ne sois pas condamné, et j'en perd la tête.
Soit ce procès, soit mes occupations navales, soit encore l'inutilité d'être à Paris pour faire une cour inutile, nôtre projet est de ne revenir à Versailles qu'au mois de novembre. Nous aurons d'ailleurs à nous défendre contre la présence des
prussiens qu'on trouve dans ce département ci
, et qu'il n'est guère douteux qu'on se répartisse entre les villes et les campagnes pour la cavalerie. Vous sentez qu'il ne serait pas prudent de les laisser à la maison sans y être. Cette
charge sera d'autant plus lourde pour moi que déjà l'on m'a campé des officiers dans ma maison de Versaillesqui m'y dévorent me mande-t'on leur première entrée. Comment pourra t'on suffire à cet impôt
énorme et à ceux dont l'état aura besoin ? Quand les denrées n'ont aucun cours, et que tous les fermiers demandent des diminutions. Ah Bonaparte quel fléau que votre existence passée, quel danger que votre existence avenir ? Mais les puissnces
n'en feront-elles pas raison ? Le silence que l'on garde sur cela est sinistre, devrait on hésiter ?
J'adresserai presque des compliments de condoléance à ma cousine sur la mort de cette bonne dame de Boislandry2, s'il ne nous fallait les recevoir nous même pour l'amitié que nous lui
portions, mais ma cousine était dans une plus grande intimité avec elle ; leur esprit commun les mettait d'autant plus en rapport. Son mari fait une perte irréparable, et ses filles encore plus. Toute la société doit être dans l'affliction.
Adieu mon cher cousin, mon digne général, puisque vous ne pouvez plus de longtemps faire nos plaisirs, faites donc nos affaires, et que la vingt et unième division militaire vous porte autant de reconnaissance que je vous porte d'attachement sincère et respectueux. Mes hommages,
je vous prie, à ma cousine, avec force amitiés pour elle et pour Arsène.
Lettre du 8 octobre 1815 : Barthélemy est mis à la retraite.
Qui de vos amis, mon cher Arsène, ne serait désolé, furieux, si ce qu'on me mande est vrai, que votre papa subit le décret qui met en retraite les officiers au dessus de cinquante ans. Je fais
abstraction de ce qui blesse vos intérêts dans cette mesure, je veux m'isoler de celui que je leur porte , si tendre que mon cœur les met en première ligne, et je déplore de
toutes les facultés de mon âme le mal qui en résultera pour la France, lorsque prenant par comparaisons Mr. de Mahony, par exemple, je vois qu'on va mettre à sa place et à celle de
tant d'autres, vigoureux encore,énergiques et fidèles comme lui, tous gens inexpérimentés pour les uns, et au moins très douteux pour les autres? Mais a-t'il donc perdu l'esprit notre maître que l'on croit comme une académie entière, et qui a ce mauvais rapport avec Bonaparte d'aimer beaucoup trop à se l'entendre dire. Plût à Dieu qu'il n'en eut pas tant, où qu'il voulut
mettre du bon sens à la place ! Autrement on na'aura jamais dit avac plus de raison que le gens d'esprit son bêtes ! Quel est au surplus celui qu'il nous a montré jusqu'ici ? Une forte mémoire, une grande imagination, mais nulle maturité, nulle originalité dans ses conceptions politiques. Est-ce avec une maladroite copie d'une constitution voisine, réprouvée par notre caractère national qu'il prétend se soutenir
et passe à la postérité ? Est-ce en ne ? point ses nouvelles institutions sur les mœurs de son peuple qu'il prétend les consacrer ? Quoi ? Des français de 25 ans peuvent être des sages,
de prudents législateurs, et c'étaient des magistrats d'un pareil âge qui nous bouleversèrent en 89 ! Il croit maintenir la noblesse ancienne en lui rendant de vains titres qui
n'étaient respectés du peuple parce que des droits et des prérogatives en étaient la conséquence, il maintient la nouvelle, et connait assez peu la force des préjugés pour oser offrir
sur le même plan un premier baron chrétien et un baron de Bonaparte ; ce niveau est-il possible ? Au contraire n'avons nous pas vu l'an dernier, que chacun des deux partis, redoutant la comparaison par
des motifs opposés, loin de rapprocher, se tenait à distance et sur la défensive. Ne créant jamais, imitant toujours, le Roi fait de même pour le militaire et parce que Mr. de Choiseul
à la paix de 57, ce me semble, réforma tous les vieux militaires, et qu'il n'en résulta pas moins une excellente armée, il en fait autant ; mais les circonstances d'alors n'étaient pas celles
d'aujourd'hui. Si les vieux avaient fait la guerre, les jeunes l'avaient fait aussi, et le métier ne restait point dans leurs mains en apprentissage. D'ailleurs eussent-ils été inhabiles,
du moins étaient-ils purs, et ne se doutaient point qu'on put trahir son prince, tergiverser seulement. Où sont de pareilles garanties dans certaines nominations de colonels d'y a faites ? Pour ma part j'en citerais
deux ou trois qui se sont vautrés. Et des préférences aussi importantes s'obtiennent à la barbe de plus de cent mille vendéens et chouans qui ne présentenet que l'embarras du choix ! Il est vrai que ceux là ne
se sont jamais fait présenter à Bonaparte et qu'ils n'ont point cherché à se faire pardonner leur émigration en encesant l'idole. Il est vrai qu'au lieu d'accourrir au Roi, ils ont couru à sa défense, mais ils n'ont fait que leur devoir,
il fallait faire sa cour.
Tirez moi, je vous prie, au plus vite cher cousin, de la cruelle incertitude où me jette ce bruit que pour l'honneur de Sa Majesté que j'honore, j'aime à croire mensonger. Il n'y manquerait plus que de ne pas donne la plaque (de grand'croix de Saint-Louis)
à votre papa, tandis qu'il bariole de rubans de mauvais ministres qui s'en vont pour n'être pas chassés. Ce n'est pas, comme le l'écrivais à ce bon général, qu'il n'ait plus à gagner qu'à perdre à sa
destitution avec son ardeur pour un bien si difficil à faire. Lui et Mr. de Vioménil de moins, nous serons bien servis par ces fanatiques de l'autre religion qui, quoi qu'on fasse pour eux et
quoi qu'ils en jurent, regarderont toujours en arrière.
Et vous, cher enfant, quel est le sort qui vous attend ? Voilà ma seconde inquiétude, si la première est justifiée. Vous vous trouvez dans l'heureuse catégorie par l'âge, quand on pourrait vous croire de l'autre par vos bons principes, vôtre raison, vôtre sagesse, votre aptiyude,
et vos moyens, mais encore une fois, il est clair qu'on ne pense point à cela. Il ne me faut pas moins que l'activité de ma cousine (Monique de Gouy d'Arsy) et son talent entrainant et persuasif dans une si juste cause
pour me donner des espérances. Dîtes lui que si elle réussit, je tâcherai de l'aimer davantage, et que je me borne aujourd'hui à l'embrasser tendrement. Que de pauvres jeunes gens, placés à grands frais dans la Maison du Roi, qui
n'auront pas un tel défenseur ! Les colonels vont devenir de petits sultans, et les officiers sous eux, nommés par eux, à leur entière disposition, les muets du sérail. Cette manière de servir ne sera pas du goût de tout le monde. J'offre mes hommages à votre papa partout où il peut être, à Bourges ou à Paris ? N'aurait-il
paru dans la première de ces deux villes que pour s'y faire regretter ?
Adieu mon aimable Arsène, ma femme veut que je vous parle d'elle, et se recommande aux bontés ordinaires de vos chers parents. Ainsi que vous me l'aviez prescrit, et que je l'ai fait pour ma première lettre, je vous adresse cette seconde à Paris.
Si elle vous y trouve, vous me feriez bien plaisir de me donner le bulletin du jour, avec commentaires, car les gazettes sont par trop littérales. Croyez qu'on ne peut vous être attaché
ni plus, ni plus sincèrement.
Et en postcripum : Savez-vous que nous avons eu des prussiens ici, quoiqu'en un lieu écarté, difficile. Il est vrai qu'on leur avait fait prendre cette voie parce qu'ils avaient épuisé toutes les ressources
sur les autres grandes routes. Ceux-là ne nous sont restés que 24 heures. J'aimerais mieux donner un grand diné (sic) de 30 personnes que subvenir à la dépense que
m'ont fait 3 cavaliers, deux officiers et 5 chevaux dans ce court espace de temps. Dans une ferme que j'ai ailleurs au bord de la route, 4 fois des corps entiers y sont tombés en dévastateurs,
et ils m'en souviendra longtemps. Dans une autre ferme j'en ai eu douze et 18 chevaux à discretion pendant trois semaines ; ils ont pillé mes granges, mes étangs, mes jardins,
abimé mes meubles, et en partant, sauf votre respect, fait caca dans tous les coins de la maison. A Versailles, j'ai eu sans discontinuité à nourrir chez le traiteur 4 officiers et leur suite, plus, des réquisitions de chevaux, de grains, de contributions etc. Oh le bon temps !
Pour répondre à votre obligeante sollicitude sur mon procès, je vous dirai qu'il reste là tant que dureront les vacances, et que l'instance ne peut reprendre qu'au mois de novembre pour amener une fatale issue.
1 Il s'agit vraisemblablement de Thomas-Marie de Morant (1757-1832), marquis de Morant, comte de Penzès, baron de Fontenay, dont le grand-père Charles-Thomas (1706-1750) avait épousé Gabrielle-Félicité de La Rivière,
sœur de la grand-mère de Monique de Gouy d'Arsy.
2 Il s'agit sans doute de Nicole Pollin du Moncel, épouse de Damien Orphée Legrand de Boislandry, vicomte de Boislandry-Montchauvel à la Restauration, maréchal des camps, commandant la place de Strasbourg lors de l'échauffourrée de 1816.