Cet hôtel particulier échut en 1896 à Maurice O'Mahony dans la succession de la marquise d'Héricourt qui en était propriétaire et y mourut.
La comtesse d'Héricourt, sa belleèmère, en avait fait l'acquisition en 1854. Elle était veuve et occupait une partie de l'immeuble et louait le reste. C'est ainsi que le marquis de Gouy d'Arsy, cousin germain d'Arsène O'Mahony, y habita et
y mourut en 1861. La comtesse d'Héricourt y mourut en 1875 (le comte O'Mahony est un des cousins faisant part
voir ici) et l'hôtel passa à son fils, le dernier marquis d'Héricourt, qui y mourut en 1889.
Un article
de M. Ern. Coyecque paru dans le Bulletin de la Société de l'histoire de Paris
et de l'Ile de France de 1905 dit ceci :
L'hôtel fut construit par Louis XV, dont on voit, pour cette raison, le médaillon, dans le mur de l'escalier, à l'intention de son beau-père, Stanislas Leszczinski, qui y descendait lors de ses voyages à Paris ; devenu bien national à l'époque révolutionnaire, il échut, au tirage d'une loterie, à un coiffeur du voisinage; puis, un jour, un 31décembre, Napoléon Ier recevant à dîner le maréchal Lefebvre et sa femme, dit à celle-ci : « Madame, vous trouverez tout à l'heure, sous votre serviette, mon cadeau de nouvel an » ; il s'agissait du titre de donation par l'Empereur de la propriété du perruquier; en outre, au cours de la soirée, Napoléon Ier annonça à la maréchale qu'il avait fait déposer sa carte au pied de l'escalier; c'était, pour la circonstance, la statue de l'Empereur, qui s'y trouve encore.
Pourquoi ce cadeau? parce que dans cette maison la maréchale Lefebvre avait autrefois exercé son métier de blanchisseuse, à l'époque où Lefebvre y venait donner des leçons d'escrime aux fils du gentilhomme qui l'habitait. Le maréchal et sa femme s'installèrent d'abord à l'étage principal; mais fidèle à ses goûts de simplicité et d'économie, la maréchale abandonna bientôt cet appartement, d'un entretien trop onéreux, et monta au second, où l'on voit encore dans diverses pièces la décoration Empire faite à son intention. Plus tard, vint loger dans l'hôtel le sculpteur Lucas-Montigny, qui, faute de pouvoir payer son loyer, fut expulsé, non sans être obligé d'abandonner, entre autres objets, l'une de ses ouvres, le buste de Mirabeau, qu'on voit sur l'un des paliers de l'escalier. Aujourd'hui, enfin, l'immeuble serait rentré dans la famille qui le possédait au début de la Révolution.
Voilà la légende ; voici la réalité :
Le 21 septembre 1776, le gentilhomme qui habitait ce qu'on appelait le Grand hôtel de Montmorency, Louis-Nicolas Descars de Pérusse, autrement appelé de Pérusse-Descars, marquis de Pérusse, maréchal des camps et armées, marié à Jeanne- Marie-Victoire d'Artaguiette-Diron de la Hette, achetait les deux hôtels, le grand et le petit, moyennant 124,000 livres, à Louis-François- Joseph, prince de Montmorency, premier baron chrétien de France, maréchal des camps et armées, gouverneur de la Rochelle, baron de Châteauneuf, marquis de Précy, Couvé et Saint-Remy; celui-ci en tenait la nue propriété comme légataire universel du comte de Montmorency-Bours, et l'usufruit lui en avait été abandonné par le prince de Tingry; la délimitation du domaine nous apprend qu'il était, au fond, contigu à l'un des petits théâtres les plus connus de l'époque : « Deux maisons se joignantes, rue du Petit-Vaugirard et des Vieilles-Thuilleries, appellées le Grand et le Petit hôtels de Montmorency, tenans et.aboutissans du levant aux grands bâtiments qui ont servy de salles de spectacles, appartenants à M. le baron d'Esclapon, du midy au grand terrein vague appartenant audit sieur d'Esclapon, du couchant à la rue du Petit-Vaugirard et du nord au sieur Caillon et autres... »
Le 12 juin 1783, Louis-Nicolas de Pérusse-Descars faisait cession à sa femme, dont il était séparé de biens, « pour la remplir de ses reprises, créances et indemnités à exercer contre son mary B, du Grand et du Petit hôtel de Pérusse, qu'ils occupaient ensemble et qu'ils estimèrent à cette occasion 150,000 livres. »
Survint la Révolution ; les deux hôtels furent confisqués pour cause d'émigration. La valeur en 1790 du grand hôtel fut fixée à 62,500 livres, sa valeur locative à 2,500 livres. Loué, en fait, 1,400 livres en l'an III, il échut, au tirage de la première loterie, à Jean-Noël Manceau, négociant, marié à Marie-Françoise-Geneviève Vivrel et domicilié rue Portefoin, n° 12, porteur du billet n° 92,851; c'était un lot de 20,000 fr., puisque Manceau céda l'immeuble, dix-huit mois plus tard, le 12 germinal an V, moyennant cette somme, à Henry Heyer, négociant, rue de Bondy3; un arrêté du département de la Seine, du 28 ventôse an VI, rendit ce dernier propriétaire des glaces, moyennant 6,011 fr.
Le 25 brumaire an IX, l'immeuble fut acheté à Heyer par le général Louis Wirion, qui, après l'avoir payé 20,000 fr., le revendit 70,000 fr. comptant, le 10 juillet 1808, au maréchal Lefebvre, duc de Dantzick. A sa mort, survenue, rue Joubert, n° 29, le 14 septembre 1820, à onze heures du matin, le maréchal Lefebvre ne laissa aucun héritier; sa femme, Catherine Hûbscher, devint, par suite, en qualité de donataire universelle et en raison de la communauté ayant existé entre les époux, propriétaire de l'ancien hôtel Pérusse-Descars, qu'elle vendit, le 18 avril 1821, « avec les glaces, boiseries, persiennes, ornements et embellissements qui en dépendent », moyennant 5o,ooo fr., à Jean-Marie-Nicolas Lucas-Montigny, chef du bureau de l'administration communale à la Préfecture de la Seine, marié à Augustine-Thérèse-Louise Roland, et domicilié rue de Tournon, n° 12 ; l'immeuble était alors loué, en vertu d'un bail de trois, six ou neuf années, à compter du 1er octobre 1818, à Antoine Cros, docteur de l'Université, chef d'institution, professeur de littérature à l'École royale des Menus-Plaisirs du roi, et à sa femme, Jenny Branchu, moyennant 4,5oo fr. de loyer; l'acquéreur devait laisser enlever les glaces du deuxième étage et en autoriser le dépôt à l'étage supérieur.
Le 10 juin 1852, la liquidation de la succession de J.-M.-N. Lucas- Montigny fit échoir la propriété à sa veuve. Celle-ci mourut le 21 septembre 1856, laissant deux enfants : Philippe-Joseph-Gabriel Lucas-Montigny, propriétaire, marié à Élisabeth-Charlotte de la Ferté-Meun, domicilié au château de Mirabeau, à Mirabeau (Vaucluse), et Clémentine-Louise Lucas-Montigny, mariée à Pierre-Marie Marcel, architecte; l'hôtel lut adjugé, le 4 mai 1858, pour 191,000 fr., aux époux Lucas-Montigny, chacun pour moitié. Le 29 septembre 1859, ils le vendaient 230,000 fr. à Gabrielle-Uranie Lemaistre, comtesse d'Héricourt, veuve de Pantaléon-Charles-François du Trousset, comte d'Héricourt, morte en 1875. François d'Héricourt [son fils], mort en 1889, Louise-Augusta Haenel de Cromenthal [épouse de ce dernier], morte en 1896, possédèrent ensuite l'immeuble, qui appartient aujourd'hui à M. le comte O'Mahony.
Dans son aride précision, cette notice va nous permettre d'apprécier ce qu'il convient de retenir de la légende : le Grand hôtel de Montmorency n'a pas été construit par Louis XV; Stanislas Leszczinski n'y a jamais demeuré; ce ne fut pas un barbier, mais un négociant qui le gagna a la loterie révolutionnaire; Napoléon Ier ne fit cadeau au maréchal Lefebvre et à sa femme ni de la maison ni de la statue; ceux-ci n'y vinrent jamais habiter, logés, en 1815 et 1816, rue d'Enfer, n° 32, puis, à partir de 1817, rue Joubert, n° 29; il paraît que le sculpteur Lucas-Montigny (1747-1810) y passa effectivement les dernières années de sa vie; mais ce ne fut pas en qualité de locataire insolvable, étant le commensal du propriétaire, qui était son propre fils, celui-là même qu'il avait jadis, en disparaissant, abandonné aux bons soins de Mirabeau, son ami, qui fit du jeune Lucas-Montigny son enfant adoptif; c'est, en réalité, à ce dernier, Jean-Marie-Nicolas Lucas- Montigny, que l'hôtel de la rue du Cherche-Midi est redevable des belles ouvres d'art qui en décorent l'escalier monumental : le buste de Mirabeau -un Mirabeau jeune - vient de son père. Ce buste a été reproduit dans l'Essai sur l'iconographie de Mirabeau, par M. Henry Marcel (Revue de l'art ancien et moderne, IX, 1901, p. 279) ; le médaillon de Louis XV - un Louis XV vieilli - et la statue de Napoléon Ier viennent de son beau-père, le sculpteur Roland (1746-1816). Le Napoléon a été reproduit dans Philippe-Laurent Roland et la statuaire de son temps, de M. Henry Marcel (ibid., XII, 1902, p. 143). Cf. du même : Quelques ouvres inédites de Philippe Roland, dans la Garette des Beaux-Arts, XXV, 1901, p. 177-187.
J'ai à remercier ici, en terminant, M. le comte O'Mahony, pour son autorisation de photographier, et pour les précieux renseignements qu'ils ont bien voulu me fournir avec le plus aimable empressement, M. Henry Marcel, arrière-petit-fils du sculpteur Lucas-Montigny et petit-neveu du sculpteur Roland, M. Maurice Albert, professeur au lycée Condorcet, et les statuaires Louis-Noël et Jules Dechin, ce dernier auteur d'une statue de Roland, exposée au Salon de 1904.