L'appartement du Vieux Louvre
possession de la famille de 1722 à 1792
Le Louvre de nos jours
Arsène O'Mahony naquit le 30 décembre 1787 au Vieux Louvre ... mais quel est donc cet endroit où vit le jour notre ancêtre ?
Reportons nous en 1722, le 2 mars pour être précis. Louis XV (12 ans) accueille au Louvre l'infante d'Espagne (4 ans) qui lui est promise. Dans le cortège se trouve Jeanne-Françoise de Biaudos de
Castéja, veuve de Jacques de Salomon, seigneur de Poulard et de La Lande, connue sous le nom de Madame de La Lande qui était du long voyage jusqu'à l'île des Faisans.
La cour avait délaissé Versailles au profit des Tuileries, et le régent avait arrêté que la fiancée du jeune roi serait logée au palais du Louvre, dans les appartements de la reine mère (rez-de-chaussée), et qu'elle
aurait une "maison" princière identique à celle des Enfants de France. De cette maison sont la gouvernante, madame de Ventadour, et les sous-gouvernantes qui sont mesdames de La Lande et de Villefort.
Cela faisait du monde à loger ! Les sous-gouvernantes, qui devaient rester près de leur maitresse, se virent attribuer les appartements de la reine régnante, situés juste au dessus,
au 1er étage, dit "étage noble". On déménagea l'Académie d'Architecture qui occupait les lieux depuis 1692 et on installa des cloisons tant bien que mal pour faire
plusieurs pièces dans les immenses chambres ...
L'appartement de la reine était alors composé de 5 pièces principales dont quatre
étaient exposées à la fois au nord et au midi : l'antichambre ou salle des
gardes, la grande chambre de la Reine, le grand cabinet, la chambre d'Alcove
(chambre conjugale du ménage royal), et une petite chambre à coucher.
Dans les deux premières, on avait fait 9
pièces, dont quatre avec cheminées, pour Mme de La Lande, et 10 pièces,
dont quatre avec cheminées, pour Mme de Villefort dans les suivantes.
En plus de ces pièces Mme de La Lande disposait de 14 pièces en entresol
dont 3 avec cheminée, et Mme de Villefort de 13 en entresol dont
1 cheminée (A. N. O1 1675-28). Ces pièces étaient mieux éclairées que celles des étages inférieurs car, à cette époque, une nouvelle façade
avait été construite devant la façade sud et une autre, la colonnade, devant la façade est (voir illustration ci-dessous "Le Louvre vers 1750").
La France et l'Espagne couronnées par la Victoire, la Victoire et la Paix, sujets de circonstance, ornaient les plafonds,
tandis que la mythologie régnait dans les paysages des lambris : Acis, Galatée et Polyphème dans les octogones de la Grande Chambre.
Aucune illustration des appartements de la Reine n'existe ; seuls subsistent des plans et des inventaires.[Le pavillon du Roi, de Christiane
Aulanier (1958)]
Le quartier du Louvre en 1714 (plan de La Caille)
-encadré en rouge, les fenêtres du logement de Jeanne-Françoise-
Blondel, Architecture Française, 1754, T.4, liv. VI, planche 13
Face du côté de l'eau avant qu'elle fut doublée pa la nouvelle façade de Claude perrault.
-encadré en rouge, les fenêtres du logement de Jeanne-Françoise-
Sous son logement, celui de l'Infante et au dessus les entresols.
Le Louvre sous Louis XIV, vers 1660
-encadré en rouge, les fenêtres du logement de Jeanne-Françoise-
Sous son logement, celui de l'Infante et au dessus les entresols.
Le Louvre selon le plan de Turgot (1739)
Les travaux de construction des ailes occidentale et septentrionale (celle de la colonnade) ont été interrompus (on notera l'abscence de toitures)
Cette dernière est toujours cernée de bâtiments qui seront détruits plus tard.
La flèche rouge pointe le logement de Jeanne-Françoise côté cour.
Le Louvre tel que l'a connu Jeanne-Françoise (vers 1750)
En 1667 commencent les travaux de la colonnade (que l'on aperçoit à droite) qui prend des proportions telles qu'il faut reconsidérer la façade sur la Seine.
A peine terminée l'aile méridionale doit être doublée pour s'inscrire dans le prolongement de la façade de Perrault (Colonnade).
On comprend pourquoi Jeanne-Françoise vivait dans les entresols : l'étage "noble" était assombri par cette nouvelle façade.
Quand la cour s'installe à Versailles en 1678, les travaux sont arrétés et le resteront jusqu'en 1756 !
C'est en 1806 que sont finis les travaux de l'aile sur la Seine (sud). Napoléon a fait détruire les attiques des ailes Nord et Sud,
qu'on dotera d'un deuxième étage
coiffé de frontons classiques, comme ceux de l'aile de Perrault (Colonnade).
De 1827 à 1835, le musée Charles X est réalisé dans les anciens appartements du Roi et de la Reine.
Plan de distribution du premier étage : appartements du Roi (a-e) et de la Reine (f-k)
-encadré rouge : la partie attribuée à Jeanne-Françoise, dans laquelle on fit 9 pièces-
Plan du premier étage du Louvre en 1753, montrant le nouvel aménagement des 2 pièces attribuées à Jeanne-Françoise
-en rouge, le "logement de M. le Marquis de Gony [Gouy], brigadier des Armées du Roi, qui est aussi distribué, tant au premier étage, qu'aux entresols" -
Blondel, Architecture française, 1754, T.4, livre VI., planche 6 (BNF)
On voit que l'aile du côté de la rivière est devenue double au moyen du nouveau mur de face, élevé par Perrault.
A cet étage les pièces marquées A étaient encore à découvert (les travaux ont repris en 1755).
A gauche, la façade méridionale du Louvre, côté cour, en 2012
Sur cette façade, les deux premiers niveaux sont restés tels que Jeanne-Françoise les a connus.
-l'encadré rouge montre les fenêtres de l'appartement de Jeanne-Françoise-
Madame de La Lande, qui était aussi logée au château de Versailles, occupait cet appartement quand elle venait à Paris. Elle y logea longtemps sa fille, Françoise-Mélanie
de Salomon de Poulard de La lande, et
son gendre, Michel-Jean de Gouy, marquis d'Arsy, dans un entresol au-dessus de l'appartement qui leur servait de
garde-robe ayant vue sur la rivière. C'est d'ailleurs dans cet appartement
qu'est décédée Françoise-Mélanie en 1727.
Jeanne-Françoise et sa fille Françoise-Mélanie
Après sa fille c'est son petit-fils Louis de Gouy qu'elle y logea, ainsi que son
épouse, Anne-Yvonne-Marguerite-Esther de Rivié, dame de Madame, qui y
habita quand elle quitta sa place auprès de Madame et cessa de paraître à la
cour (1760). C'est là que Monique de Gouy d'Arsy naquit en 1749, tout
comme ses frères en 1753 et 1755.
Les pièces étaient réparties sur deux étages (appartement et entresols) dont Jeanne-Françoise occupait la
partie la plus élevée, la dame de Gouy, qui venait à la Cour avec une seule femme
de chambre qui la servait à tout, logeant au premier. Maître Linguet, qui défendit le marquis de Gouy en 1771 dans le procès en séparation
contre la marquise, dira plus tard
que « La dame de La Lande, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-huit ans, n'a pas eu
d'autre appartement quand elle venait à Paris, qu'elle en occupait la partie la plus élevée,
qu'à sa mort, la dame de Gouy, logée jusque-là au premier, a voulu elle-même monter au
second qu'elle trouvait plus agréable. » Il fallait monter quatre-vingt marches pour
y accéder, ce que Jeanne-Françoise fit, sans peine dit-on, jusqu'à sa mort. La
marquise de Gouy qui voulait noircir le tableau, décrira sa chambre comme
étant sans tapisserie, sans rideaux et sans meubles.
En 1746, madame de La Lande obtint du Roi, pour elle-même et pour
son petit-fils un brevet de don de jouissance d'un terrain sis place du Vieux Louvre :
« Aujourd'hui 22 mars 1746 le roy étant à Versailles, voulant donner à la De
de La Lande, sous-gouvernante des Enfants de France, et au dit Sr Louis de
Gouy, marquis d'Arcy, colonel au régiment du Gastinais, son [petit-]fils, une
nouvelle marque de sa bienveillance, Sa Majesté leur a accordé pendant leur
vie et en survivance l'un de l'autre, la jouissance d'un terrain sis place du
Vieux Louvre à Paris, contenant 7 toises 4 pieds de longueur [~16 m] sur
13 pieds de large [4,22 m], tenant d'un bout au Vieux Louvre et de l'autre
faisant face sur la place du dit Louvre, d'un côté au jardin du dit
Champcenetz et de l'autre au jardin de la duchesse d'Estrées et aux écuries
et remises du Sr marquis de Marciny, pour la dite dame de La Lande et de
dit Sr son [petit-]fils jouir du dit terrain ainsi qu'il est cy dessus dit
conformément au plan qui a été dressé à condition de l'occuper pour eux-mêmes
et sans qu'il leur soit permis de le louer. »
La place du vieux Louvre, délimitée par la rue Fromenteau (à gauche),
la rue de
Beauvais (en haut) et les bâtiments du Louvre (en bas) - source CARAN
"La façade du Louvre vue de la rue Fromenteau"
Il s'agit là de la place du vieux Louvre, circonscrit par les bâtiments du Louvre,
les rues Fromenteau et de Beauvais
Exemple de places données - source CARAN
Les appartements n'étaient plus dans bel l'état où ils avaient été remis pour le
logement du Csar lors de sa visite en 1717. Tout d'abord les subdivisions des
pièces laissent présager l'état pitoyable des lambris et des plafonds sur lesquels les cloisons
s'ajustaient tat bien que mal , ensuite les boiseries, déjà maltraitées, subirent de
plus graves dommages le 24 mars 1740 quand le feu ravagea la chambre à
alcôve, ses entresols, et le Grand Cabinet, et de manière générale l'entretien
laissait à désirer et le bâtiment se dégradait grandement.
Le jeudi 24 mars 1740 le feu prit au vieux Louvre, dans la partie qui regarde la rivière. Il commença dans l'appartement de Mme de Villefort, s'y étant communiqué par une crevasse de cheminée.
Il était une heure de l'après-midi et cet incendie dura jusqu'à fort avant la nuit, malgré la promptitude avec laquelle on apporta les pompes de la ville et le secours des détachements des Gardes
Françaises et Suisses. Le premier président du Parlement, le lieutenant-général de Police et plusieurs autres magistrats se rendirent sur les lieux, où leur présence et les bons ordres qu'ils
donnèrent contribuèrent beaucoup à empêcher que les flammes ne fissent de plus grands progrès. Le feu couvrit environ vingt toises, entre le pavillon des archives du Conseil et l'avant corps
du milieu où logeaient M. le maréchal de Tessé (dans l'appartement des bains d'Anne d'Autriche), M. de Champlost, madame de La Lande, madame de Villefort, et quelques particuliers qui ont perdus
leurs meubles et effets. En moins de deux heures toute cette partie a été attaquée et presque embrasée, et il ne resta plus aucun vestige de la charpente du comble ni des planchers.
L'appartement de Mme de Villefort fut entièrement consumé avec tous ses titres et papiers, et plus de 100.000 livres de meubles. Le grand ébéniste Boulle vit son atelier ravagé par les
flammes et perdit ainsi la presque totalité de ses collections, statues, peintures et dessins. Suite à cet incendie, qui a fait craindre pour les papiers des affaires étrangères situés dans
le dépôt voisin, des ordres ont été donnés pour la Bibliothèque du Roi où plusieurs cheminées traversent les documents les plus précieux.
En mars 1748, la marquis de Gouy, qui logeait dans les entresols, demanda la permission
« d'accommoder et de faire boiser à ses dépens led. appartement par les ouvriers du Roi.
Un ancien plafond est tombé où il faut refaire un faux plancher en dessous à neuf . » Le
Directeur général des Bâtiments donne son accord mais est assailli de
nouvelles réclamations : ouvrages de serrurerie en avril 1750, travaux
d'entretien, réparations diverses en 1751. En 1761, c'est la marquise de Gouy
qui proteste contre le bruit de la cuisine de M. de Champlost [arrière-petit-fils
de Jean Quentin et Angélique Poisson] située au-dessous de sa chambre ;
elle est obligée de se réfugier dans l'entresol de feu Madame de La Lande, sa
mère, son mari de même, mais leurs deux chambres entresolées, bien que
voisines, sont sans communication ; ils sont obligés de descendre et de
remonter pour se rencontrer. Ce détail prouve à la fois l'inconfort et les
inconvénients de ces logements, qui étaient pourtant toujours très
recherchés. [Le pavillon du Roi : les appartements de la reine, de Christiane
Aulanier (1958) pp 70-72]
Après le décès de Madame de La Lande en 1761, son petit-fils obtient la survivance de l'appartement.
Maitre Linguet dit que ce logement que décriait Mme de Gouy : « est celui
qu'occupait au Louvre, dans le temps de sa splendeur, la reine Marie de Médicis, mère de
Louis XIII. Il n'est pas possible d'en trouver dans tout ce palais un qui soit ou plus
agréable, ou plus ouvert, ou plus commode ; il reçoit le jour et l'air par dix vastes croisées
sur la grande cour du Louvre, et autant sur le quai, et par conséquent sur le rivière. Il est
composé de plus de trente pièces, toutes élégamment distribuées, plus élégamment meublées
avec des boiseries, des peintures, des glaces, des bains ; enfin tout ce qui annonce la
recherche et la somptuosité. »
En 1769, Monique de Gouy d'Arsy épouse en premières noces, le comte des Salles. La cession de l'appartement fut une des conditions
de ce mariage écrira en 1774 le comte. Il était alors question d'y établir la Bibliothèque Royale, projet qui n'eut pas de suite, et il précisait dans son mémoire que son beau-père y avait dépensé plus de 10.000 écus. Louis Phélypeaux de Saint-Florentin, duc de la
Vrillière, secrétaire d'état à la Maison du Roi, avait enteriné la cession par un courrier daté de Versailles le 6 septembre, en ces termes :
« Je vous donne avis avec bien du plaisir, Monsieur,
que le Roi a bien voulu vous accorder la permission de céder à M. le Cte des Salles, votre
gendre, l'appartement que vous occupez au Louvre, et que S.M. veut bien en même temps
lui en assurer la jouissance sa vie durant. » Aurore des Salles, plus tard comtesse de Ludre, y naquit en 1779.
Fin du mémoire du comte des Salles
Le comte des Salles décéda en 1779. Monique de Gouy partagea son temps entre le Louvre et le château de Malpierre, quittant l'un pour l'autre notamment
lorsque des travaux devaient être effectués dans l'appartement.
D'après Christiane Aulanier [Le pavillon du Roi : les appartements de la reine], Monique, qui avait hérité du caractère revendicatif de sa lignée
n'attendait pas les autorisations nécessaires des services des Bâtiments du Roi, et perce les murs, abat des cloisons, et se voit condamnée à des amendes
dont le produit allait aux pauvres de Saint-Germain l'Auxerrois. A sa décharge il faut reconnaitre la difficulté qu'il y avait à faire exécuter des travaux pourtant approuvés.
Les Archives Nationales conservent des échanges de courrier très instructifs à cet égard. Monique avait en effet demandé le 10 juin 1784 au comte d'Angivillier,
directeur général des Bâtiments du Roi (AN : O1 1674 bobine 1), la réfection d'un escalier qui 4 ans plus tard ne sera toujours pas exécutée bien qu'approuvée.
Je désirerai fort, Monsieur, faire établir à mes frais, sur la partie du balcon qui est vis-à-vis la fenêtre de mon appartement donnant sur le quai, des jalousies pour m'isoler du soleil brûlant du midi qui me grille tout l'été. J'en ai parlé hier à Mr. Brébion et lui ai expliqué de quoi il s'agissait ; il m'a paru ne trouver aucun inconvénient d'autant que ces jalousies ne seront qu'à cordons point ? et ne se poseront jamais qu'u mois de mai pour s'ôter qu'au mois de septembre ; il vous en rendra compte et m'a dit d'avoir l'honneur de vous écrire. J'espère que vous voudrez bien le trouver bon, et y donner votre attache le plus tôt possible parce que le soleil de ce temps ci me rôtit à un point jusqu'à table.
Je suis désolée, Monsieur, vous importuner pour une semblable misère, si je n'avais à réclamer vos bonté et votre justice pour une chose d'une plus grande importance. Je vous la détaillerai le plus brièvement qu'il me sera possible et j'en rapporterai entièrement un compte que vous en rendra Mr. Brébion, dont je sais que la probité et l'honnêteté ont mérité, avec raison, votre confiance.
Il ne s'agit rien moins, Monsieur, que de mon escalier ; il tombe tout à fait en pourriture, et cela provient non seulement de sa vétusté et de la manière peu solide dont il a été construit ; mais ? d'une cheminée de commodités qui passe, depuis le haut de la cuve jusqu'en bas, dans cette partie-là, laquelle est si mal faite que le gros mur en est on ne peu plus endommagé. Par les temps humides on y ramasserait avec la main le produit de ce qui le jette continuellement dans cette fosse et il en résulte d'abord une odeur infecte chez moi, dont je suis très incommodée et nécessairement le destruction du gros mur du Bâtiment dans toute sa hauteur. Pardon, Monsieur, d'un détail aussi peu propre, mais il est ici indispensable pour vous faire juger de la justice de ma demande ; si toutes les personnes qui habitent dans les maisons royales n'en faisait jamais de plus indiscrètes vous ne seriez pas aussi souvent dans le cas de refuser.
Les bois des marches de mon escalier portent ? et sans ? je demande des ouvriers pour qu'on les répare parce qu'il y a risque de la vie. Mr. Brébion, avec lequel ?, a trouvé ma demande si juste, et même si urgente, qu'il s'est refusé à me faire raccommoder des marches et un bout de rampe cassée, en me disant que, comme il était peu possible que cet escalier la subsistat, il était inutile s'y faire aucune ? et que le tout se ferait ensemble. C'est d'après cela, Monsieur, que je me suis décidé à vous supplier de m'en accorder un autre. Ceci n'est point une action de lune, de fantaisie, ni même de grâce. C'est une justice que je réclame pour une chose de première nécessité, car lorsque le Roi a bien voulu me donner un logement chez lui, il a surement voulu que je puisse y monter sans risque et que je n'y sois pas infecté ; d'ailleurs la solidité du Bâtiment est intéressée. Mr. Brébion vous le certifiera, Monsieur, et vous dira, en même temps, combien cela est urgent et d'après son rapport, j'espère que vous voudrez bien donner des ordres pour la prompte exécution, de ce que je vous demande, assez justement, et je serai aussi reconnaissante de cet acte de justice de votre part que si c'était un acte de faveur.
Je vous prie, Monsieur, d'en agréer l'assurance, et celle de tous les sentiments que je vous ai voués avec lesquels, j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.
Signature de la comtesse des Salles sur la lettre de 1784
L'affaire n'était toujours pas réglée quand elle rencontra le comte O'Mahony. Elle l'épousa en 1787 et leur fils, Arsène, naquit dans l'appartement du Louvre.
C'est d'ailleurs à lui que répond l'architecte Brébion, le 17 avril 1788, concluant ainsi : « Si la négociation que Madame de Mahony vient de terminer à sa satisfaction avait eu le même succès il y a plus de deux ans, elle jouirait, Monsieur le Comte, de la reconstruction de son escalier que vous avez autorisé sur le compte que j'ai eu l'honneur de vous rendre dans le temps et qui a été compris sur l'état des ouvrages à traiter en 1786. Si vous agréez de nouveau la demande de Madame de Mahony, le reculement de la cloison dont il s'agit, ne peut opérer au total un supplément de dépense de plus de trois ou quatre cent livres ; et il ajouterait infiniment à l'agrément et à la commodité d'un escalier qui est particulier à un des plus beaux logements du Louvre. »
Quittance de capitation (impôt par tête) de 1785,
à la comtesse des Salles
-cliquer sur l'image pour l'agrandir-
Naissance d'Arsène O'Mahony en 1787,
dernier des enfants nés dans l'appartement du Louvre
Le 25 juin 1788 Monique adressa cette plainte, jugée éxagérée par le destinataire !
Permettez, Monsieur, que je vous porte les plaintes les plus amères sur la manière dont je suis jouée, sans doute à votre insu, par messieurs des Bâtiments. Vous vous rappelez qu'il y a 4 ans j'eus l'honneur de vous écrire, pour vous demander d'ordonner la construction de l'escalier de l'appartement que j'occupe au Louvre ; vous vous fîtes rendre compte des motifs de ma demande et, sur le témoignage qui vous fût rendu qu'elle était non seulement juste, mais même indispensable, vous eûtes la bonté d'y accéder et de me promettre, par une lettre que j'ai bien gardée, que dès le printemps suivant (je vous fis cette demande vers le mois de février ou mars) mon escalier serait refait.
Je me suis préparée, en conséquence, à aller passer tout l'été à la campagne pour laisser faire cet ouvrage ; mais je tombai malade, je ne pus partir qu'au mois de juillet, et on me prévint qu'on allait faire mon escalier ; on me fit en conséquence déménager, démeubler, puis on ne le fit pas, et l'on m'en donna pour raison que j'étais partie trop tard et que la saison était trop avancée pour entreprendre cette besogne.
L'année suivante, je renouvelai mes demandes, on me renouvela les promesses, je partis encore, je fus 5 mois absente, et trouvai mon escalier comme je l'avais laissé, et tombant de plus en plus. Je m'en plaignis, on me donna pour raison que l'appartement de la Reine, aux Tuileries, avait employé tous les fonds, et tous les ouvriers. L'année suivante, nouvelles demandes de ma part, nouvelles promesses de ces Mrs., je pars et suis absente 13 mois, je retrouve à mon retour mon même escalier, et comme l'on ne pouvait pas me donner les mêmes défaites que les années précédentes, on me donna celle de la brulure [incendie] du pavillon de Flore. Enfin cette année, ennuyée d'être ainsi ballottée depuis 3 ans, et voulant être sure de mon fait, mon escalier d'ailleurs ne pouvant plus subsister, parce qu'il tombe de partout, je me disposais, Monsieur, à avoir l'honneur de vous voir, pour avoir de vous une promesse formelle et des ordres positifs à ces Mrs., mais avant j'ai voulu les voir et les ai trouvés si disposés à mettre à exécution vos ordres de 4 ans, que j'ai jugé superflus de vous importuner ; ils m'ont assuré et répété 100 fois que non seulement on ferait mon escalier, pour lui-même, mais que . on ne pouvait y consentir parce que la réparation étant si urgente qu'elle ne pouvait plus attendre ; on m'a en conséquence communiqué tous les plans, on m'a fait faire auprès de Mr. de Champlost et de Mrs. les ducs et pairs, mes voisins, toutes les démarches possibles et nécessaires afin que rien ne retarde cet ouvrage ; on m'a assuré et répété plusieurs fois que vous l'aviez ordonné de ? et que vous l'aviez compris dans les dépenses de cette année, on m'a pour la 4ème fois fait déloger, et obligée à emmener tous mes gens, mon enfant même qui est en nourrice, pour que rien ne s'oppose à ce travail ; on m'a assuré, répété, que le lendemain de mon départ on y mettrait ? ; rien ne devait me paraitre plus certain.
Cependant, il y a aujourd'hui un mois que je suis partie, et non seulement l'on n'y a pas travaillé. J'ai écrit il y a 15 jours à M. Brébion et à M. Renard pour les presser de faire commencer la besogne, et ni l'un ni l'autre n'ont pris la peine de me répondre ; tout ce que j'ai appris, par ceux de mes gens que j'ai laissé chez moi, et que j'ai chargé les voir, et d'en avoir une réponse, que les ??, que mon escalier ne serait point encore fait cette année, parce qu'il manquait de fonds.
C'est d'après cela, Monsieur, que je me suis décidée à avoir l'honneur de vous écrire, pour savoir, par vous-même, sur quoi je dois compter, et pour vous instruire des détails que vous ignorez surement ; parce que vos paroles ne peuvent être illusoires, et la lettre que vous m'avez écrite il y a 4 ans (en note : apparemment le 15 juin 1784) est mon titre pour réclamer votre justice dans cette circonstance. Je sais, Monsieur, qu'il est d'usage que vous renvoyiez à ces Mrs. toutes les demandes qui vous sont faites, je pense donc que cette lettre ci leur sera renvoyée, mais comme elle contient vérité la plus exacte, je ne crains point leur témoignage. Il est constant, Monsieur, que mon escalier tombe de partout, et qu'on ne peut le monter, ni le descendre, sans risque de s'y rompre le col, il est tout aussi vrai que le gros mur est pourri, par une cheminée de latrines qui y passe, que les plafonds le sont de même, que celui de mon antichambre est tombé l'année dernière, que la moitié de mon appartement est infecte parce que les murs et les planchers distillent ce qu'il y a de plus puant, et que cela pleut sur la tête au moins 10 mois de l'année. Tout cela sont des faits qu'on ne peut révoquer en doute, et dont il vous est facile de vous convaincre ; si cela ne s'appelle pas des réparations urgentes, et très urgentes, je ne sais pas ce qui doit en porter le nom. Et ces réparations ne peuvent se faire qu'en faisant l'escalier, l'escalier que vous m'aviez accordé il y a 4 ans, Monsieur, comme chose juste et pressée, et qui l'est assurément devenu bien davantage par le laps de temps qui s'est écoulé depuis. C'est pourtant cela qu'on me refuse. Sûrement, Monsieur, vous n'en êtes pas instruit parce que vous ne pouvez pas tout voir par vous-même, mais si je charge le tableau d'un seul mot, je consens non seulement à ce qu'on ne fasse jamais mon escalier mais à perdre l'appartement que je tiens des bontés du Roi, et qui est dans ma famille depuis 5 [4 en fait] générations.
Pardon, Monsieur, d'un détail aussi long et aussi sale, et de vous faire perdre un temps que vous pourriez beaucoup mieux employer à lire une aussi fastidieuse épitre ; il n'a pas tenu à moi de vous éviter cette importunité, ni le voulais assurément ; je n'ai cessé de m'adresser pour cela aux personnes chargées de votre confiance et qui connaissent la vérité de ce que j'avance, mais lorsque je vois que je n'en puis pas obtenir la chose la plus juste, et même la plus intéressante à la sûreté du bâtiment qui tombe absolument, je dois penser que vous n'êtes point instruit et m'adresse à vous directement en ne vous laissant rien ignorer. D'après cela, Monsieur, j'attendrai votre réponse avec impatience, et je vous renouvelle mes excuses de mon indispensable prolixité, et l'assurance de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
Signature de la comtesse O'Mahony sur la lettre de 1788
Nous ne savons pas si les O'Mahony obtinrent finalement la réfection de leur escalier. La Révolution survint peu après ... ils en furent expulsés et en 1796
les appartements du Roi et de
la Reine furent attribués à l'Institut.