Barthélemy O'MAHONY
Comte O'Mahony
1748-1825
Lieutenant-général au service du Roi de France
Grand-Croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis
Chevalier de Malte
Les pistolets de Pontbellanger
Quand les Allemands quittèrent le château de Pontbellanger, occupé en 1940, ils emportèrent avec eux une magnifique paire de
pistolets d'arçon qui aurait été remise à Barthélemy fin 1769 ou début 1770 par l'empereur d'Autriche,
père de la reine Marie-Antoinette. En voici l'histoire, telle qu'elle se transmet dans la famille, racontée par Alphonsine
O'Mahony et par Gabrielle O'Mahony, ses petites-filles :
Récit d'Alphonsine :
« C'était peu avant le mariage du dauphin Louis, petit-fils du roi Louis XV, avec l'archiduchesse d'Autriche Marie-Antoinette. Les splendeurs du futur trône de France ne laissaient pas deviner les sombres murailles de la Tour du Temple et de la Conciergerie, et l'éclat de la couronne qui allait ceindre son front, ne pouvait, même à un œil de prophète, faire présenter l'horrible guillotine qui toucherait bientôt cette tête auguste et gracieuse de la fille des Habsbourg.
« Louis XV voulait envoyer à la future épouse une corbeille digne de la France et de la maison d'Autriche. De riches bijoux, de splendides dentelles étaient à ce dessein accumulés dans de précieux coffrets ; mais pour les transporter à Vienne il n'y avait encore ni express rapide, ni valise diplomatique. Et il fallait traverser d'abord la forêt noire, repaire célèbre des plus osés bandits, qui touchant au Rhin, couvre un espace de plus de 30 lieues.
« Le choix de Louis XV tomba sur le jeune comte O'Mahony, gentilhomme irlandais de sa Cour, qui était le neveu du comte O'Mahony (de la branche d'Espagne) ambassadeur du roi d'Espagne auprès de l'empereur d'Autriche. Ce jeune officier (notre arrière grand-père) devait donc être par sa parenté, personna grata à la cour de Vienne.
« Louis XV le fit donc venir pour lui annoncer l'honneur qu'il lui réservait de porter à la jeune et charmante Marie-Antoinette les bijoux et la corbeille de noces offerts par le dauphin. Mais en lui confiant ce précieux dépôt, il fut averti qu'il aurait à paser la dangereuse Forêt Noire toujours infestée de bandits et que, pour éviter toute attaque, il fallait faire le voyage incognito, et s'arranger de façon à traverser de jour le passage le plus dangereux de la forêt.
« Le jeune comte, extrèmement flatté du choix que le Roi avait fait de lui, promit de se conformer aux instructions royales, dictées par la prudence. Il fit secretement ses préparatifs de départ, emmenant avec lui un serviteur fidèle et s'assura de trouver à Strasbourg une solide berline tirée par quatre chevaux alertes et vigoureux, et conduite par un postillon connaissant toutes les routes et dangers de la Forêt.
« Dès l'aube, le comte O'Mahony se met en route avec les apparences d'un simple seigneur en voyage ; les précieux bijoux étaient cachés dans les doubles fonds du carrosse. On s'engagea sous bois dans des chemins plus ou moins défoncés, mais dont l'attelage bien dirigé se tirait à merveille, lorsque peu après midi, une ornière plus profonde se rencontra ; la voiture heurtée violemment s'inclina, et un des essieux brisés laissa tomber pentelante une roue incapable de continuer son service.
« Grande contrariété du messager de Louis XV dont les recommandations retentissaient à ses oreilles : il fallait rechercher dans le plus proche village un ouvrier capable de réparer le fatal accident ; on se hâte, et malgré cela la nuit tombe déjà lorsqu'on peut se remettre en route. Et le carosse roulait avec précaution dans les ténèbres depuis de longues heures lorsque tout à coup, le comte qui était tous yeux et toutes oreilles, croit entendre des voix lointaines et apercevoir des ombres suspectes. « Pressez les chevaux ! » crie-t'il au postillon, mais les ombres se rapprochent, des coups de sifflet se font entendre et deux malendrins plus agiles que les autres s'efforcent d'atteindre les chevaux pour les arréter par la bride, criant au postillon ces mots terribles : « Arrêtes ou tu es mort ! »
« Mais le comte a vu le péril ; il escalade le siège et braque son pistolet sur le malheureux postillon et lui retourne aussi cette menace fatidique : « Si tu arrêtes, tu es mort ! » Tiré ainsi entre deux feux, le postillon obéit plutôt à son maître, enlève les chevaux qui d'un bond, culbutent les agresseurs, et prompts comme s'ils eussent eu le mors aux dents, ou qu'ils eussent été les coursiers d'Hippolyte, dévorent l'espace, faisant faire au carosse des sauts vertigineux, et conservant cette course folle pendant plusieurs lieues, arrivent enfin à la lisière de la forêt. Là épuisés, ils tombent à terre, mais la corbeille de Marie-Antoinette ainsi que l'honneur de celui qui en avait la garde, était sauf.
« Le carosse de Varennes ne put pas, hélas ! suivre l'exemple du carosse de mon grand-père, et conduire en lieu sûr le dépôt bien plus sacré encore, de la famille royale !
« Arrivé à Vienne, l'aventure de la Forêt Noire fit du bruit et arriva jusqu'aux oreilles de l'Empereur qui félicita le comte O'Mahony de son courage et de son sang froid, et lui fit don, en souvenir de cette nuit tragique, de deux magnifiques pistolets d'arçon tout damasquinés et incrustés d'argent. Ils restent la propriété de la famille ; et après la mort du comte Paul O'Mahony, chef de cette branche aînée des O'Mahony, c'est le comte Maurice qui conserva ce précieux ex-voto d'un chevaleresque courage.
« La victoire dans les flammes ! telle est notre devise irlandaise que nous pourrions, à la suite de ce fait, modifier aini : La victoire dans les ténèbres de la Forêt Noire ! »
Récit de Gabrielle :
Il nous faut remonter jusqu'à Louis XIV ...
Alors que le Roi-Soleil dardait ses rayons jusque sur les sierras espagnoles, et qu'il y envoyait son petit-fils en lui disant : allez mon fils, il n'y a
plus de Pyrénées, un
de nos arrières grands oncles suivait en Espagne la fortune de Philippe V, guerroyant pour lui avec une telle bravoure qu'au soir de la bataille de Villaviciosa [10 dec 1710]
le prince voulut lui faire l'honneur de coucher sous sa propre tente, et qu'il lui donna dès le lendemain le titre de comte de Castille1.
Le comte de Castille, fixé dans la péninsule ibérique, eut des descendants. L'un d'eux était ambassadeur d'Espagne près la Cour d'Autriche, en résidence à Vienne, dans la seconde moitié
du 18e siècle [Demetrie Jacques, ambassadeur 1760-1777], et c'est cette haute position qui fut l'origine du fait que je vais raconter.
Louis XV, occupé de marier magnifiquement avec Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche, le Dauphin Louis, son petit-fils appelé à lui succéder, voulut envoyer à cette princesse sa corbeille de noces.
Mais comment la lui faire parvenir sûrement ? Il n'y avait pas encore, sans doute, de valise diplomatique, et pour franchir les centaines de lieues qui séparent Vienne de Paris,
les routes étaient fort dangereuses et infestées de brigands. Louis XV prit donc la précaution de faire cette expédition incognito, et notre arrière grand père qui occupait une situation
importante à la Cour de France, fut à cet effet, choisi comme personna grata, en sa qualité de neveu du Comte O'Mahony d'Espagne, alors ambassadeur de ce pays à
la Cour de Vienne. Seulement les préparatifs de ce royal envoi furent faits dans le plus profond secret : il fallait traverser la Fôret noire, pleine de bandits, et il importait que personne ne fut instruit de cette députation.
Sa Majesté demanda donc à notre aïeul le plus profond secret, lui recommandant de prendre d'excellents chevaux pour pouvoir traverser de plein jour la sinistre Forêt. Les instructions royales furent
suivies à la lettre, mais les chemins étaient si cahoteux qu'en plein bois voici les roues du carosse qui se brisent. Force fut de s'arrêter et de quérir où l'on peut
quelque charron. Les roues furent réparées, mais pendant ce temps nul Josué ne s'était trouvé là pour arrêter le soleil et la nuit noire était tombée que le mystérieux carosse roulait encore dans la sinistre
Forêt !...
Soudain, des coups de sifflets de répondant dans les épaisses ténèbres se font entendre et des ombres surgissent, prêtes à entourer le carosse. Le postillon
avait des ordres ; il veut stimuler l'allure de ses chevaux, mais ces ombres maudites se jettent à leur tête, pendant que d'autres tentent d'effrayer le
postillon en lui criant : « Arrête, ou tu es mort. »
« Si tu arrêtes tu es mort ! » répond une voix plus énergique encore, et notre aïeul braquant ses pistolets tant sur les bandits que sur le tramblant postillon,
force celui-ci à exciter ses chevaux d'une telle façon qu'ils s'emballent, et dans un triple galop arrivent en une heure à la lisière de la forêt.
La corbeille de Marie-Antoinette était sauvée. Ah ! si plus tard elle avait eu ce carosse à Varenne de lugubre mémoire !
L'histoire rapporte que les intrépides coursiers une fois hors de la forêt s'abattirent sur le sol pour ne plus se relever.
Arrivé à Vienne, notre grand-père remit à l'Empereur son précieux chargement. Interrogé par lui, il fut obligé de raconter le danger qu'il avait couru.
Emu et reconnaissant, l'Empereur traita princièrement le voyageur de la Forêt, et, en témoignage de sa gratitude, lui donna deux magnifiques pistolets d'arçon,
-damasquinés d'argent- que nous conservons précieusement dans notre famille.
Et qui sait ? Si l'on faisait vibrer l'acier bruni de leur canon, peut-être entendrait-on, comme d'un écho lointain, sortir ces mots magiques : « Si tu arrêtes, tu es mort ! »
1 Daniel O'Mahony n'était pas "comte de Castille" -titre éteint depuis bien des siècles-, pas plus qu'il n'était "grand d'Espagne" comme on peut le lire parfois.
Il était "comte O'Mahony", Grand de Castille. Cette appartenance à la noblesse de Castille lui fut en fait concédée 4 ans plus tôt, par proclamation royale du 9 novembre 1706, pour sa conduite héroïque
lors de l'assaut d'Alicante par les Anglais : Il [l'évêque de Murcie] partit ensuite avec son corps de troupes et de milices, pour aller
du côté de Cartagène avec le Maréchal de camp Mahoni, à qui le Roi Philippe a donné un titre de Grand de Castille, en considération de la vigoureuse défense
qu'il a faite à Alicante [Mercure 1706]. Et encore : Monsieur de Mahoni, Maréchal de camp dans les troupes de France la défendit vigoureusement pendant
17 jours, et ne la rendit [le 4 septembre] que parcequ'il manquait d'eau et de beaucoup d'autres choses nécessaires à la garnison. ["Histoire de France, volume 10, de Gabriel Daniel"]. Le
18 octobre le maréchal de Berwick prit Carthagène et y mit "Monsieur de Mahoni" pour y commander.
Récit de Gabrielle O'Mahony