Fiche N° 0145 |
Auteur D. Barbier |
19/12/2008 |
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Jean V DE HARCOURT |
Ascendant ¤ Allié ¡ |
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Décapité sur ordre du Roi, à Rouen, en 1356
Jean de Harcourt, cinquième du nom,
comte d’Harcourt et d’Aumale, vicomte de Châtellerault, seigneur d’Elbeuf, de la
Saussaye, de Brione, de Bonnétable, d’Ilebonne, etc., était fils de Jean IV
d’Harcourt, premier comte d’Harcourt, et d’Isabeau l’Archevêque, dame de
Parthenay.
Chevalier, capitaine de Granville, il
combattit vaillamment en 1346 à la bataille de Crécy, où il fut grièvement
blessé, où son père fut tué et où son oncle Godefroy, maréchal d’Angleterre,
commandait les troupes ennemies.
La bataille de Crécy (Chroniques de Jean Froissart)
En raison de sa haute naissance et de sa
parenté avec la famille royale, le Roi de France le qualifie de son cher et féal cousin.
Les possessions des seigneurs d’Harcourt
étaient voisines de celles du roi de Navarre Charles le Mauvais et, dans les démêlées de ce prince avec le roi Jean, ils
s’attachèrent aux intérêts de Charles. Celui-ci traitait avec les Anglais. Ses
partisans tinrent au Vaudreuil, une assemblée, où les principaux d’entre eux,
et nommément les seigneurs d’Harcourt, éclatèrent en propos séditieux contre
Jean ; le comte d’Harcourt était un des plus furieux ; il avait conçu
contre le roi une haine mortelle : « par le sang-Dieu, le sang-Dieu, criait-il, ce roi est un mauvais homme et n’est pas bon
roi, et vraiment je me garderai de lui. »
Une ordonnance du 28 décembre 1355
appelait à réunir annuellement les députés pour régler eux-mêmes les impôts et
réformer l’administration. On leur annonça que le trésor était vide, le
paiement des dettes suspendu, la monnaie falsifié, les arsenaux sans munitions,
les troupes dispersées et découragées, et on leur donna deux ou trois jours
seulement pour s’entendre pour réparer le mal qu’avait fait le roi et pour
trouver des ressources suffisantes pour combler le déficit. Il ne faut donc point
s’étonner s’ils ne surent rien trouver de mieux que les deux funestes impôts de
la gabelle du sel et des huit deniers pour livre sur les ventes. La pesanteur
d’une telle imposition, et encore plus la manière vexatoire dont on était forcé
de la percevoir, causèrent bientôt le
plus extrême mécontentement qui se manifesta dans tous les rangs avec une
hardiesse qu’on n’avait encore jamais vu en France.
Aux États qui s’étaient de nouveau
assemblés à Paris le 1er mars 1356, les normands se refusèrent à
envoyer une députation, surtout après les exhortations du comte Jean d’Harcourt
et du roi de Navarre qui déclarèrent que la gabelle établie par les États ne
courrait point en leur pays et que tout sergent qui chercherait à le percevoir
le leur paierait de son corps. La résistance que le roi de Navarre et le comte
d’Harcourt avaient opposé à l’établissement de la gabelle, réveilla le
ressentiment du roi Jean contre eux ; il s’écria qu’il ne vouloit nul maître en France fors lui, et que jamais n’auroit parfaite joie tant qu’ils
fussent en vie.
Pendant ce temps, son fils aîné, le
dauphin Charles, auquel il avait, en 1355, donné le duché de Normandie, tenait
sa cour à Rouen. Âgé alors de dix-neuf ans, il ne prenait que peu d’intérêt aux
affaires ; il ne connaissait point les ressentiments de son père, et ne
songeait qu’à vivre joyeusement.
Il avait invité pour le samedi 16 avril
1356, veille de Pâque fleuri, le roi de Navarre et le comte d’Harcourt à dîner
avec lui au château de Rouen : cette invitation était concertée avec son
père ; elle fut acceptée, quoique le frère et l’oncle de ces deux
seigneurs, Philippe de Navarre et Godefroy de Harcourt, en ressentissent de la
défiance, et refusassent de les accompagner.
Le
roi Jean était alors à Orléans : sachant l'heure à laquelle le roi de Navarre
devait être à dîner chez son fils, il partit le vendredi matin, le casque en
tête, avec une soixantaine de cavaliers : il chemina tout le jour et la moitié
du lendemain, et il arriva au château de Rouen au moment où ces seigneurs
s'asseyaient à table. Il monta les degrés de la salle, précédé par le maréchal
Arnoul d'Audeneham, qui tenait une épée nue à la main. Celui-ci dit en entrant
: « Nul ne se meuve pour chose qu'il
voie, s'il ne veut être mort de cette épée. » Le roi de Navarre, le comte
d’Harcourt, Louis et Guillaume ses frères, les sires de Préau, de Clère , de
Friquans, de Tournebeu, de Masmenar et de Graville, qui étaient à table, se
levèrent avec effroi pour faire la révérence au roi, qui, sans leur répondre ,
s'avança vers la table, « lança son bras
dessus le roi de Navarre, le prit par le
derrière de la tête , et le tira moult roide contre lui en disant : Or sus ,
traître, tu n'es pas digne de seoir à la table de mon fils. Par l'âme de mon
père, je ne pense jamais à boire ni à manger, tant comme tu vives. »
Arrestation du roi de Navarre et du comte d’Harourt lors du
banquet de Rouen
(Chroniques
de Jean Froissart)
Un
écuyer du roi de Navarre voulut faire quelque résistance, il fut arrêté par les
sergents d'armes; le roi de Navarre demanda grâce, protestant que, depuis la
mort du connétable, dont il était pardonné, il n'avait rien fait qui pût
attirer le courroux du roi. « Allez,
traître, allez, répondit le roi de France, par monseigneur saint Denis, vous saurez bien prêcher ou jouer
d'infamie si vous m'échappez. » En vain le dauphin à genoux disait au roi :
« Ah! monseigneur, pour Dieu mercy, vous
me déshonorez ; que pourra-t-on dire ni recorder de moi, quand j'avois le roi
et ses barons priés de dîner chez moi,
et vous les traitez ainsi. On dira que je les aurai trahis : et si ne vis
oncques en eux que tout bien et toute courtoisie. » « Souffrez-vous, Charles, répondit le roi,
ils sont mauvais traîtres et leurs faits
les découvriront bientôt. Vous ne savez pas tout ce que je sais. A ces
mots, passa le roi avant, et prit une masse de sergent, et s'en vint sur le
comte de Harcourt, et lui donna un grand horion entre les épaules, et dit : Avant, traîtres, orgueilleux, passez en prison, à mal étrenne. Par l'âme de mon père,
vous saurez bien chanter quand vous m'échapperez. » II fit venir ensuite le
roi des ribauds, commandant d'une troupe de misérables attachés à la maison du
roi, et destinés à lui rendre de honteux services; il lui dit : « Délivrez-nous de tels et tels » ;
et tantôt après ce alla dîner le roi de France, et quand il eut dîné, et tous
ses enfants, son frère, et ses cousins d'Artois, et plusieurs des autres qui
étoient venus avec lui montèrent à cheval, et allèrent en un
champ derrière ledit châtel, appelé le champ du Pardon ; et là, furent menés en
deux charrettes, par le commandement du roi, ledit comte de Harcourt, le
seigneur de Graville, monseigneur Maubué, et Colinet Doublet; et là leur furent,
ledit jour, les têtes coupées, et puis furent tous quatre traînés jusques au
gibet de Rouen , et là furent pendus et leurs têtes mises sur le gibet; et fut
ledit roi de France présent, et aussi sesdits enfants et son frère, à couper
lesdites têtes et non pas au pendre. Et ce jour et le lendemain délivra le roi,
plusieurs des autres qui avoient été pris; et finalement ne demeurèrent prisonniers
que trois : c'est à savoir le roi de Navarre, Friquet, et Bantalù, lesquels
furent menés à Paris, le premier au Louvre, les deux autres au Châtelet (récit
de Froissart).
Il
paraît qu'il y eut quelque mouvement à Rouen pour délivrer le comte de
Harcourt, qui y était fort aimé, et que Jean, pour apaiser les bourgeois, ôta
son casque et se montra au peuple : qu'en même temps il tira de son sein un
parchemin auquel plusieurs sceaux étaient attachés, et que, le déployant, il
déclara que c'était un traité par lequel ceux qu'il venait de faire arrêter
s'étaient engagés envers le roi d'Angleterre à le faire périr, ainsi que le
dauphin. Quoiqu'on lui donnât peu de créance, ce discours suffit pour calmer
momentanément, ou détourner la fureur populaire ; mais Édouard III, dès qu'il
en fut informé, publia, le 4 mai, une lettre qu'il adressait au pape , dans
laquelle il protestait « sur sa parole royale et devant Dieu , que le roi
de Navarre et les nobles arrêtés n'avoient jamais conspiré avec lui, ne lui
avoient jamais promis aucuns secours ou aucune aide, et qu'il les avoit
toujours tenus pour de vaillants ennemis. » On a conservé des lettres de
rémission accordées, le 6 janvier, par le roi au dauphin, dans lesquelles il
lui pardonne un complot, où le roi de Navarre est supposé l'avoir engagé, pour
s'enfuir auprès de l'empereur Charles IV son oncle, et faire
ensuite la guerre au roi. Dans les dispositions où étaient alors le dauphin,
tout occupé de ses plaisirs, mais fils soumis et sans ambition, et l'empereur,
sans crédit, sans avenir, humilié en Italie et en Allemagne, et ne songeant
qu'à la Bohême, rien n'est plus absurde que la supposition d'un complot
semblable; mais ces lettres pourraient donner lieu de croire que le dauphin
n'était pas étranger au projet de son père contre ses hôtes.
Dès
que Philippe de Navarre, frère du roi Charles, et Godefroi d’Harcourt [1],
oncle du comte Jean, apprirent les exécutions de Rouen, ils ne songèrent plus
qu'à défendre ceux des captifs qui vivaient encore, et à venger les autres.
Philippe écrivit à Jean de Valois qui se dit roi de France, pour le
défier, et lui annoncer une guerre mortelle ; des lettres semblables vinrent
bientôt après, de Godefroi d’Harcourt et de plus de vingt chevaliers de
Normandie. Louis d’Harcourt cependant, frère du comte qui avait péri, ne fut
point arrêté, et ne renonça point au service du roi et du dauphin, quoiqu'il
attirât ainsi sur lui l'indignation de tout le reste de sa famille. Après avoir
mis leurs châteaux en état de défense, Philippe de Navarre et Godefroi d’Harcourt
passèrent en Angleterre, le 24 juin, pour s'assurer l'alliance du roi Édouard.
Harcourt fit hommage, le 18 juillet, à Édouard, comme roi de France, pour les
fiefs qu'il possédait dans le Cotentin. Tandis qu'Édouard donna ordre à son
cousin le duc de Lancaster, qui était alors sur les frontières de Bretagne,
d'entrer en Normandie, pour y prendre, sous sa défense, les seigneuries qu'y
possédait le roi de Navarre.
Jean
avait d’abord compté faire mourir le roi de Navarre, ensuite il eut quelque
scrupule ou quelque crainte de pousser ses vengeances jusqu’à cette
extrémité ; toutefois il prit plaisir à tourmenter son prisonnier.
Tandis
que Jean ajournait le supplice qu'il avait destiné au roi de Navarre, il ne
perdait point de temps pour s'emparer de ses fiefs. Huit jours après l'avoir
arrêté, il fit attaquer, le lendemain de Pâques, par Robert de Houdetot,
grand-maître des arbalétriers, et capitaine-général du duché de Normandie, les
biens de ceux qu'il appelait les rebelles. La ville d'Évreux fut prise et
brûlée, après un assez long siège ; la cathédrale fut pillée, le château rendu
par composition. Les autres seigneuries des Navarrais et de Harcourt furent
ensuite conquises.
(…)
Dans
la nuit du 8 au 9 novembre, le roi de Navarre fut tiré de sa prison par Jean de
Picquigny, député de la noblesse de Picardie, qui surprit le château d’Arleux
en Palluel, où il était gardé. Le roi de Navarre fut accueilli comme le futur
libérateur du royaume, à Amiens, où il passa quinze jours. Il fit son entrée à
Paris le 9 novembre (…) Les parisiens pressèrent avec insistance le dauphin de
se réconcilier avec son beau-frère. La paix fut enfin conclue ; il fut
convenu que le dauphin rendrait au roi de Navarre, et aux familles des
malheureux arrêtés avec lui à Rouen, les corps de ceux qui avaient été attachés
au gibet pour qu’ils leur fit donner une sépulture honorable, et que tous les
fiefs qui avaient été conquis sur eux et sur lui leurs seraient restitués.
Peu
après le roi de Navarre repartit pour Rouen, et il y fut reçu avec autant de
joie qu’il l’avait été à Paris. Il avait fixé le jour des Innocents, 28
décembre, pour rendre les honneurs funèbres aux victimes du terrible banquet de
Rouen.
Cette
cérémonie est ainsi décrite dans un ancien manuscrit conservé à Rouen.
«
1357, janvier. Le mercredi ensuivant que il fut arrivé (le roi de Navarre) il
envoia despendre les corps de quatre qui avoient esté decapitez au Champ du
Pardon par le commandement du roy Jehan 2e- Mais on ne trouva rien
du conte Jehan de Harecourt car ses parentz l'avoient osté secretement. Et
furent lesd. corps ensevelys par trois béguines
et mitz en trois coffres et amenez en trois chariot/ couvertz de noir.
Et alla led. roy de Navarre jusques au gibet avec grand nombre de gens. Et y
avoit cent hommes habyllez de noir qui portaient cent grandes torches. Et
furent les corps arrestez au lieu ou ilz avoient este decappitez et illec
chanteez vigilles. Et aprez furent portez en leglise catedralle de Nostre Dame
de Rouen. Et furent mys en une chappelle de bois painte de noir toute couverte
de cierges de cire. Et estoit en lung des chariotz les corps des seigneurs de
Maubué et colonet Doublet. Aprez ledict chariot marchoient sur deux chevaulx
deux escuiers armez de leur armes , et leurs amys aprez. Au second chariot
estoit le corps de messire Jehan Mallet seigneur de Graville. Et aprez
marchoient deux hommes a cheval qui portoient deux banieres de ses armes. Et
deux autres sur deux chevaulx armez lung pour la guerre et l'autre pour le
tournoy. Au tiers chariot ne avoit point de corps. Mais il faisoit
representation du conte de Harecourt et aprez avoit deux banieres et deux
hommes armez, led. roy de Navarre et les amys aprez. Le lendemain led. roy de
Navarre feist assembler le peuple de la ville de Rouen devant labbaye de
Sainct-Ouen. Et illec leur prescha et dit moult de chosez voulant demonstrer
qu'il avoit este prins sans cause et detenu prisonnier lespace de dix-neuf
mois. Et puis parla des quatre decappitez et les appeloit vrais martirs. Puis alla a lad. eglise de Nostre-Dame ou il feist mettre leurs
quatre heaulmes en la chappelle des Innocens. Voulant dire qu'ilz estoient
innocens des cas pour lesquelz on les feist mourir. »
Le
récit que nous venons de transcrire ne nous apprend pas si l'on doit au roi de
Navarre la statue en argent de Jean de Harcourt, qui fut placée dans le chœur
de l'église, et que le Chapitre ne se fit pas scrupule de vendre quelques
années après
Le château d’Harcourt, confisqué après l’exécution de Jean
V en 1356, sera rendu à son fils Jean VI, en 1358.
Sources : =================================================
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RP Anselme V page 132
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Histoire
des Français, tome VII, par Jean-Charles-Léonard
Simonde Sismondi
Lien de parenté :
=============================================
Jean V d’Harcourt (
1356) Jean VI d’Harcourt (1342-1388) Marguerite d’Harcourt Louis d’Estouteville (1400-1464) Michel d’Estouteville (1415-1469) Catherine d’Estouteville (
1521) Madeleine d’Espinay (
1538) Jacqueline de Mathan Louise Marquer (1541-1612) Catherine Bourgneuf (
1620) Jean de Robien de Kerambourg (1606-1670) André de Robien de Kerambourg (1641-1694) Jeanne de Robien de Kerambourg Thomas du Bot du Grégo (1714-1768) Charles du Bot du Grégo (1741-1812) Louise du Bot du Grégo (1770-1826) Charles-Félix d’Amphernet de Pontbellanger (1788-1827) Michel d’Amphernet de Pontbellanger (1820-1886) Marthe Lafreté d’Amphernet de Pontbellanger
(1856-1936) Yvonne O’Mahony (1885-1965) Monique Bougrain (1912-1968) Dominique Barbier |
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[1] Il vivait alors paisiblement en France.
En reconnaissant son frère parmi les Français tués à Crécy, Godefroy avait été
pris d’horreur et le repentit l’avait ramené au devoir. Il reçu des lettres
d’abolition en décembre 1346. Mais quand il eut vu immoler ainsi sans forme de
procès, son neveu, le chef de sa maison, il se crut libre de tout serment par
l’affront fait à son nom, et il appela de nouveau les Anglais.