dom Alexandre-Louis de Gouy de Cartigny
abbé de Saint-Jean au Mont 1700-1730
A la mort de l'abbé de Saint-Jean-au-Mont-lez-Thérouanne, le 17 juillet 1700, la France nomma des commissaires pour
procéder à l'élection de son successeur, lesquels présentèrent trois candidats choisis parmi les moines du couvent. Aucun ne fut agréé et dom Alexandre-Louis
de Gouy de Cartigny,
vicaire-général de l'évêché d'Ypres fut nommé par brevet du 13 août 1700.
Cette nomination fut une innovation qui suscita de vives réclamations de la part des moines qui
entreprirent plusieurs interventions infructueuses. L'abbé dom de Gouy de Cartigny reçut ses bulles de Clément XI, le 26 février de l'année suivante,
et s'adressa à la cour du Parlement de Tournai, à l'effet d'obtenir sa mise en possession, ce qui fut ordonné le 18 mai, malgré l'opposition du prieur
et des religieux.
Ce fut le début, pour l'abbé de Gouy de Cartigny, d'une lutte ardente engagée avec les moines, inscrite dans la longue série des contestations survenues entre les Maisons de France et d'Espagne
depuis plus d'un siècle au sujet de cette importante abbaye aux revenus considérables. En effet, l'abbaye était située
sur le territoire du village de Clarques au pays d'Artois et sous le domaine d'Espagne ; cependant la France prétendait avoir des droits sur elle,
prétextant qu'elle ne ressortissait pas de ce village, mais du Boulonnais. De plus l'abbaye possédait des biens aussi bien en France qu'aux Pays-Bas.
Alexandre-Louis de Gouy de Cartigny était le fils de François de Gouy, seigneur d'Arsy, marquis de Cartigny.
Docteur en théologie de Sorbonne (faculté de Paris), il fut religieux de Sainte-Geneviève et prieur de Bréticourt avant d'être nommé grand vicaire de
l'évêché d'Ypres. L'abbé de Saint-Jean au Mont ayant séance aux Etats d'Artois, il fut député par ces Etats auprès du Roi en 1708 et 1711 et ce fut lui qui
porta la parole en ces occasions. Il eut aussi l'honneur d'assister, un peu plus tard, à la bénédiction d'un abbé de Saint-Bertin donnée par l'archevêque de Cambrai dans
l'église de Saint-Martin-des-Champs à Paris.
La ville d'Ypres fut cédée à Sa Majesté Impériale et Catholique par le traité d'Ultrecht (2 avril 1713). Lors des conférences de Gertruyden-Bergh qui précédèrent
le traité, l'abbé dom de Gouy avait fait remettre par la cour de France aux plénipotentiaires de cette couronne un mémoire tendant à obtenir dans le traité de paix
que, dans le cas où la ville d'Ypres viendrait à être cédée à l'Empereur, l'abbaye de Saint-Jean fût transférée en France. Ses efforts ayant été vains, on le soupçonna
d'avoir voulu parvenir à ses fins par les moyens les plus criminels. En effet, deux incendies, qui ne furent pas l'effet d'un accident, le 18 septembre 1716 et le 25 mars 1717, détruisirent presque complètement son monastère.
Relevé immédiatement de ses cendres, le couvent de Saint-Jean-au-Mont reçut un accroissement considérable.
A la date du 29 avril 1717, les moines adressent à l'Empereur une longue supplique
dans laquelle ils se plaignent de la conduite irrégulière de leur abbé, de la négligence intolérable qu'il apporte dans la direction et administration de la communauté. Ils lui signalent ses longues absences, son séjour continuel à Paris,
son excessive prodigalité et autres griefs qui les ont déterminés à se réunir capitulairement pour arriver au moyen d'éviter à leur abbaye une ruine
certaine et entière, tant au spirituel qu'au temporel. Ils ajoutent en outre que les vicaires généraux de l'évêché appelés par le consentement unanime des
religieux, ont jugé qu'il était nécessaire de procéder à une visite canonique, et qu'après avoir procédé à toutes les formalités prescrites par l'Eglise et s'être adjoint quatre jurisconsultes
d'Ypres, ils ont, par une minutieuse enquête, reconnu la culpabilité de l'abbé et décrété, le 19 avril 1717, que le dit abbé dom de Gouy de Cartigny serait
provisoirement privé de la direction de son abbaye tant au spirituel qu'au temporel et remplacé par le prieur dom Thomas Walwein, en attendant la décision de Sa Majesté.
L'Empereur renvoie le tout au Conseil de Flandre et les vicaires généraux assignent l'abbé de Gouy de Cartigny à comparaitre devant eux.
De son côté, l'abbé de Gouy, dont la résidence est à Paris, apprend ces nouvelles à Lille, alors qu'il se rend à Ypres. Il demande par un placet au Conseil d'Artois,
que, sans avoir égard à la sentence incompétemment et induement rendue par les vicaires généraux de l'évêché d'Ypres, il soit maintenu dans l'administration
des biens que l'abbaye possède dans le ressort de ce Conseil.
Le 5 mai 1717 la cour ordonne aux partis intéressés de comparaitre et déclare qu'en attendant, les biens de l'abbaye sis en Artois, seront sequestrés à la diligence du procureur général.
L'abbé de Gouy qui tient à ses revenus des biens d'Artois, s'adresse à la cour de cette province pour lui exposer la triste situation où l'ont réduit
l'incendie de son appartement, et la révolte de ses moines, avec l'appui des vicaires généraux, qui l'obligent à soutenir un long procès pendant le cours duquel il lui
faut cependant subsister et avoir de quoi continuer la régie et l'administration des biens de son abbaye. Pour ces motifs il prie messieurs du Conseil de lui
accorder une provision de 4 000 livres à prélever sur les biens que l'abbaye possède en Artois. La cour ne lui accorde (le 11 mai) qu'une somme de 1 000 livres.
Cependant l'abbé voulant probablement répondre à l'assignation des vicaires généraux et craignant quelque arrêt violent sur sa personne s'il se rendait à Ypres, s'adresse
au marquis de Prie, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Impériale et Catholique, et lui demande un sauf-conduit valable pour six mois. On obtempère en partie
à sa demande et, à la date du 31 mai 1717, Sa Majesté lui accorde un sauf-conduit pour le terme de trois mois, mais à la condition de ne rien attenter contre
les biens de sa maison, ni au préjudice de ses religieux. C'est, par le fait, rejeter toutes ses démarches et lui enlever tout espoir de vengeance. Néanmoins l'abbé de Gouy
ne se tenaait pas pour battu, car, dans l'intervalle, il avait attrait ses moines en justice au Parlement de Paris.
Il ne semble pas que l'abbé se soit rendu à Ypres, ce qui n'empêcha pas les prieur et religieux de l'abbaye de s'adresser, le 6 octobre 1717, au ministre d'Etat, une supplique très motivée dans laquelle ils exposent en termes précis et juridiques que leur abbaye est de fondation royale, reconnue comme telle par l'arrêt du parlement de Paris du 23 mars 1695 ; que depuis les derniers traités Sa Majesté Impériale et Catholique
en a le patronage, que malgré cela, dom Alexandre-Louis de Gouy, leur abbé, quoique destitué par son juge naturel et compétent, tant au spirituel qu'au temporel, n'en a
pas moins incompétemment assigné les religieux devant le conseil d'Artois et le Parlement de Paris, au mépris des droits, hauteurs et juridiction de Sa Majesté Impériale et Catholique, que pour ce fait il doit se purger devant le vicariat d'Ypres pour le spirituel, et devant le juge royal de Flandre pour le temporel, avant que de pouvoir s'arroger l'administration
des revenus de l'abbaye, attendu que, faute de redressement il demeure suspendu et privé de sa dignité abbatiale, le seul titre en vertu duquel il puisse prétendre au droit de jouir des revenus en litige. Qu'au surplus, aucun sujet
ne peut se dérober au droit privatif et exclusif qui compète à Sa Majesté comme souverain du lieu et fondateur de la dite abbaye. En conséquence, ils prient
Son Excellence de vouloir en référer à S.E. le comte de Kénigseg, ambasssadeur ordinaire de S.M.I. et C. près le roi très chrétien,
afin qu'il daigne faire les représentations nécessaires au duc régent et au ministère du Roi en vue d'arrêter toutes poursuites et procédures intentées par dom de Gouy, leur abbé, au Conseil d'Artois, au Parlement de Paris ou ailleurs, contre
les prieur et religieux, les fermiers de l'abbaye et le vicariat d'Ypres, pour la raison que le Conseil provincial et royal de Flandre est son seul juge compétent.
M. Ignace de Coussemaker, auteur de cette étude parue en 1854 dans les Annales du Comité flamand de Flandre conclut en disant que cette démarche eut un succès complet, et qu'à partir de cette date nous ne rencontrons plus trace de
difficultés entre eux et leur abbé.
Il ajoute qu'à la fin de l'année 1717, l'abbé de Gouy se retira à Paris, conserva son titre d'abbé de Saint-Jean au Mont et mourut à Paris le 16 aôut 1732. Quant à l'abbaye, elle
était administrée par le prieur.
A cette conclusion un peu hâtive et plutôt à charge pour l'abbé, nous préférons celle de l'abbé Robert, curé de Crigny, auteur d'une Histoire de l'abbaye
des Bénédictins de Saint-Jean-au-Mont-lez-Thérouanne parue en 1834 dans les Mémoires de la Société des antiquaires de la Morinie. Selon lui, le Grand Conseil intervint pour déclarer qu'il n'y avait point d'abus dans le décret de l'évêque d'Ypres, et conformément à ce décret maintint Dom Gouy de Cartigny, abbé de Saint-Jean, ainsi
que ses successeurs, dans la possession des droits et biens dépendants de l'ancienne abbaye de la Capelle. Ces nominations et prétentions diverses amenèrent des troubles tels
entre l'abbé, les prieurs et religieux, qu'il ne fut plus possible pour l'abbé de résider à Ypres et d'y continuer l'administration du temporel et du spirituel de l'abbaye. Pour
remédier à cet état facheux, on convint de part et d'autre en 1718 :
1° Que l'abbé renoncerait pour toujours à l'administration spirituelle et temporelle de la dite abbaye et de celle de la Capelle qui y était unie, et
la laisserait au prieur seul ou religieux adjoint ; qu'il lui serait permis de se retirer où bon lui semblerait, sous la domination de la France, se réservant
en outre, le dit seigneur abbé, la collation et nomination des dits bénéfices dépendant de la dite abbaye et généralement tous les droits honorifiques attachés à son titre.
2° Que les religieux se désisteraient de toutes accusations intentées contre lui, tant à l'officialité d'Ypres qu'aux tribunaux et reconnaitraient leur
abbé comme bon et sage religieux ; qu'ils lui rendraient les livres, lettres et papiers lui appartenant qu'ils ont en leur possession et que l'abbé de son côté remettrait aux religieux tous les titres, papiers et documents appartenant à l'abbaye.
3° Que pour subvenir à l'existence de l'abbé dans le lieu où il se retirera, les religieux lui constitueront une pension, sa vie durant, de 3 000 livres monnaie de France,
à commencer du 1er janvier 1718, pension franche et exempte de toute charges, impositions, don gratuit, subsides et autres quelconques faites ou à faire sur la dite abbaye.
Et il ajoute que le souverain d'Autriche le confirma de nouveau pour administrer ce monastère, ce qu'il fit avec zèle comme le constate, entre autres,
un procès qu'il intenta en 1730 à Marie-Anne-Césaire de Conty, duchesse d'Haurel de
Croy, princesse du Saint-Empire, grande dame d'Espagne de première classe et seigneur, en partie, de Biez.
Deux ans après sa mort, Louis XV nomma à la
tête de ce monastère, le 5 octobre 1732, un moine de l'abbaye.